ÊTRE DE S’ALTÉRER

J’ai un enfer à traverser.  Aujourd’hui encore, je sens qu’il m’attend patiemment au fond de ma poitrine.  Je l’entends jusqu’à le voir; partout. Dans le sourire de celle qui m’aime et que je peine à rejoindre d’où elle me veut libre; sur ses formes attristées, à fleur de ses gestes; je le devine alentours qui ricane dans le vent, sous le soleil dont j’ai ouï dire qu’il était sien.  Il paraît certain de son coup, déborde de toutes parts et jusque dans mon cœur; surtout à cet endroit.  Non pas celui des grands maîtres spirituels qui très tôt en firent une étendue immobile et sans espace, une impensable cible à ne pas rater, non; celui dont le temps est compté et le désir tremblant aux prises avec sa finitude. 

Plusieurs fois je m’y suis brûlé juste avant de déboucher sur une vaste clairière où les miracles étaient ordinaires. C’était le prix à payer.  Cher, très cher le paradis… son avant-goût !  La vie, la vraie, venait sans faillir après les angoisses, après les images dont on ne sait rien et qui flottent pourtant dans vos yeux ; de ces images à bout portant qui empêchent le regard. 

L’étau se resserre de temps à autre qui me conduit jusqu’à ces effluves nauséabonds, à ces abysses affolantes. 

Sans doute ai-je peur de naître et de ne pas naître. Je sais bien que l’on naît malgré soi, tôt ou tard, de même que l’on meurt, qu’on le veuille ou non. To be born or not ?  That is my question though I’ve been being born for several tenths. Je me sens coincé entre deux risques que signalent des monstres.  Celui de ne plus être lié à ma terre d’origine, celle où jadis feu mon père déposa sa graine ; de ne plus l’envisager comme une terre promise où revenir sans fin, mais plutôt comme l’espérance d’un pays à venir; celui de ne jamais tenir la promesse qui crie chaque jour à travers moi. De profundis clamavi écrivit Baudelaire et j’implore avec lui, celui dont je pressens l’amour, du fond du gouffre obscur où mon cœur retombe sans faille. Et je me prends à jalouser le sort des plus vils animaux.  C’est pour cela mon agonie, mon combat, ma fatigue.  C’est pour cela mes flux et mes reflux.  C’est pour cela l’ivresse, le plaisir des sens, les amis, les livres, la musique; pour cela tout et rien; à tour de rôle.   C’est pour cela ma comédie humaine. 

Caché dans les entrailles maternelles, j’étais semble-t-il pressé de connaître la lumière du jour. Encourais-je un danger en la demeure ?  Je me rappelle ces quelques mots du poète Hölderlin : « Là où est le péril croît aussi ce qui sauve ».  Est-ce bien sûr ? Si péril il y a à mourir à soi-même, c’est à l’ego bien sûr que la Camarde règle son compte, tôt ou tard… toujours trop tard.  Et l’on comprend alors que périr n’est pas mourir, mais naître; que la mort est aux chiens.

Trois semaines d’avance et 3,850 kg.  J’étais attendu à la mi-février.  Ma mère avait appris le décès de son beau-père qu’elle adorait quelques semaines avant ma libération et j’étais désormais à l’étroit. S’il est vrai que les enfants ressentent dans le ventre de leurs mamans les émotions qu’elles éprouvent, à coup sûr celle-ci joua un des rôles principaux et ma cabane charnelle devint soudainement sépulcrale et menaçante, alors… « Sortez-moi de là ! »  À grands coups de pieds, je m’étais fait comprendre sans savoir ce qui m’attendait… à l’extérieur ; mais l’effroi me donnait à la peur.

A regarder ma vie, l’on pourrait croire que se rejoue sans cesse une précipitation, une échappée que je voudrais belle, mais que gâche toujours une double crainte; celle d’être avalé par  un « dehors », d’être dévoré juste après m’être extrait de ce qui me mâchait; d’être dévoré de craindre de l’être. N’est-ce pas là l’image effrayante du Destin ? L’impossible évasion. Mourir d’avoir cherché à fuir la mort.

Mais je me sais fort heureusement libre de me vouloir libre, toujours; tout comme je me sais aimant de vouloir aimer. Albert Camus lui-même ne me démentirait pas.  Son Mythe de Sisyphe n’est un éloge de cette liberté-là ? Le fils d’Éole ne trouve-t-il pas son bonheur dans l’accomplissement même de son action ?  Peu lui importe de ne pas atteindre son but. 

C’est en ce vouloir même que réside notre héritage, notre frisson le plus parfait. C’est en ce sens que nous sommes les enfants du jour,  les lieux éparses d’une conversion; celle d’un état sans cause en un processus causé.  Sujets d’être les dignes enfants de la lumière, nous sommes libres de nous refuser à un « dedans » et d’épouser le mouvement même de la vie qui est de vouloir vivre au mépris de la mort.  Être de s’altérer, de se donner soif, de devenir autre; être de se déserter sans cesse, de se défaire, ne serait-ce qu’un peu, être de se déprendre, de se savoir relier, d’un lien immémorial, d’avant la mère, de son océan tranquille et de la vacuité qui en procède; être de se donner; être de ne pas être; être de devenir. 

« Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des demeures; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. »  Alors je cours, ou je me traîne, mais je bouge, je remue avec la nuit…  La nuit parce que c’est de l’obscur que jaillit le clair. La nuit parce ce que c’est de l’indicible que jaillit le Verbe. La nuit parce que c’est d’un ventre que me viennent ces mots.

De même que le temps n’est que la traduction mobile de l’éternité immobile, ma liberté n’est-elle que la proche parente du Principe à l’origine de tout, du premier moteur, de la Cause incausée, de Dieu… de la lumière du jour, de celle qui donne à voir sans pouvoir être vue, de l’Alpha impensable et condition de toute pensée, du Je suis sans retour  lové en nos cœurs enfoui toujours plus loin en notre axe.

© Thierry Aymès

AMEN

Au sujet de Noël, Angélus Silésius dit en substance ceci: si Noël n’est que la commémoration d’un fait passé, et non la célébration actuelle (en acte et au présent) de la naissance du Christ en chacun de nous, cela ne nous sert à rien.
Si Noël n’est pas une nouvelle naissance toujours renouvelée de sorte que dans le paradigme de la naissance du Christ je vis toujours ma propre naissance, alors le christianisme n’est plus qu’une idéologie, non pas une expérience de vie.
En ce sens, la fête de Noël vient symboliser chaque année ce qu’en tant que chrétiens nous sommes tenus de viser chaque jour, à savoir notre incessante régénérescence par delà ou en deçà des sédimentations toujours un peu pathologiques du passé. En tant que symbole, la fête de la nativité nous invite à boire à la source l’eau pure d’un Dieu dont l’Etre-amour, l’Etre-donation nous fait grâce, chaque seconde, de la possibilité d’une naissance « à » et « en » l’Esprit précédant de peu celle de la résurrection que nous ne devons pas situer après la mort, mais aujourd’hui même. L’Eternité est de ce monde…Eternity is from this world…Amen.

© Thierry Aymès

LES SOUTENEURS

Comme dirait en substance Robert Beauvais dans « L’ hexagonal tel qu’on le parle », il y aura toujours des gens pour penser que le mot « ondée » est bien plus joli que celui de « pluie », des gens qui préféreront « missive » à « lettre », « pinacothèque » à « musée », « céphalalgie » à « maux de tête » et trouveront plus distingué d’avoir une « protubérance » qu’une « bosse ».

Ce soutien de la langue va-t-il jusqu’au fond de l’âme ? Il n’est bien souvent que de surface, de même que la Culture selon Freud.

© Thierry Aymès

LA MAIN DE GUIGNOL

De nos jours, comme le dirait Lili Frikh, « le trottoir fait le tour du monde »; j’ajouterai avec moins de poésie et peut-être plus de clarté que les putes sont désormais à tous les étages. De la politique à la spiritualité en passant par toutes les formes artistiques, tout n’est plus qu’affaires de communication, et peu importe au final ce qui est véhiculé pourvu qu’on en parle avec adresse et légèreté. La tristesse et la lourdeur n’ont plus droit de cité. Dans cette arène obscène et mondialisée, dans cet espace inanimé, les sacrifié(e)s seront toujours les mêmes, mais ne seront fort heureusement jamais les perdants.

Sans plus de précision, je tenais à vous faire savoir qu’on a récemment dit « Merci et A+ » à une amie qui venait de donner une partie de son âme sous peine implicite d’être mise à la marge d’un tout petit monde où l’on prétend croiser le Verbe, alors qu’on y croise le fer. Les marchands sont dans le temple qui, depuis des lustres, ne savent plus ce qu’est le sacré. Nous vivons dans une société de « vandales nombriliques » n’ayant sur eux plus un seul échantillon du vagabondage initial que ce substantif recelait. Bien au contraire, ils ne savent que trop où ils vont. Quant à l’adjectif que j’y ai associé, si l’on veut bien se rappeler que le mot « ombilic » désignait jadis cette cicatrice que nous avons tous en commun et par où nous avons gagné notre première mise au monde, on se dit que c’est Antonin Artaud qui avait raison ; les limbes même finiront à ce train par n’être peuplées que par les pilleurs, juste avant une rédemption qui ne viendra plus. Par cet ombilic donc, par ce vestige de chair, nous restons reliés en mémoire à ce qui aurait pu être notre salut, à ce qui ne le sera pas et nous tournons, tels des derviches sans dieux en quête d’un vertige postiche. Guignol a perdu sa main.

© Thierry Aymès

NON PAS AILLEURS

Attention , la vie , c’est le truc qui passe pendant que l’on multiplie les projets. (John Lennon)

Malgré sa désinvolture toute angloseventiesienne, cette  citation donne sur une belle profondeur.  Sans doute, de nos jours, n’est-elle pas originale en elle-même, mais il est toujours bon de se la rappeler.

Le Beatles nous met en garde contre cette fâcheuse tendance de tout humain à ne pas habiter le présent, à le désaffecter et à lui préférer un futur pourtant hypothétique où il peut s’imaginer plus heureux.

C’est ICI et MAINTENANT qu’il s’agit d’habiter.  « Conscientiser » le seul temps réel, le seul espace où tout advient. 

« Le truc qui passe », c’est la vie ; « la vie à chaque instant recommencée ».  Mais ici, le langage s’avère presque impuissant à nous livrer le sésame recélé, à moins que l’on ait recours à une lecture poétique, une lecture intuitive. La difficulté est en effet de saisir que l’instant n’est pas un moment du temps linéaire, du temps séquentiel. 

La phrase : « la vie a chaque instant recommencée » nous induit en erreur si elle n’est pas dépassée vers ce qu’elle suggère d’atemporel.  Un instant n’a pas plus de « chaque » que de « recommencement ».  À l’instar du point géométrique qui est une « étendue sans espace », nous devons l’envisager comme un « moment sans temps », une pointe sans épaisseur d’où nous tenons notre parenté avec l’éternel ; et l’éternel ne passe pas. 

« Aimer la vie » serait donc le remède à notre maladie.  « L’aimer » c’est à dire, ne plus espérer en un ailleurs plus beau, en un ailleurs sans ombre, un ailleurs de zénith. 

Dès lors, Lennon nous invite-t-il à « dés-espérer » d’un désespoir salvateur, pour rejoindre la source éternellement jaillissante d’un présent amnésique et sans orientation.

« Vivons donc le projet de ne plus en avoir », telle est sans doute la seule voie menant à l’immortalité. OHM !

© Thierry Aymès (2009)

OEDIPE’S SONG

Trois ans, déjà

Le diable au corps

J’veux qu’mon papa

Soit mort

Trop belle ma mère !

J’la veux pour moi

Pas l’laisser faire

Sa Loi

C’est dans mes tripes

Je s’rai le roi

J’veux pas d’ce type

D’vant moi

Au paroxysme

Vers mes 5 ans

Faut qu’je l’occisse

Maman

REFRAIN

Oedipe, deep

Very deep

Complexe l’affaire

Nucléaire

L’oedème même

D’un « je t’aime »

Désir oblique

Atomique

Pourtant je l’aime

Mais j’suis jaloux

D’papa quand même

Chui fou?

C’est mon rival

C’est mon Laïos

Congénital

Sale gosse!

Faut qu’je refoule

J’y arrive pas

Ça m’fout les boules

Tout Ça

Maman Jocaste

J’serai son mari

Iconoclaste

Tant pis!

REFRAIN

PONT

Bonjour l’angoisse!

Ça me la coupe

Cette fois, faut pas

Qu’ j ‘me loupe

Au minimum

Mise en latence

Pour être un homme

Je pense

REFRAIN x 2

Thierry Aymès (le 18/07/09)

Musique composée par Jean Schultheis. Le tout déposé à la SACEM

ÉMILE BOUSQUET

« Aimer, c’est trouver sa richesse hors de soi » (Emile Chartier, dit Alain/1868-1951)

Cette citation m’en rappelle immédiatement une autre.  « L’amour fait grâce à l’homme de s’appartenir hors de ce qu’il est » ; elle est de Joë Bousquet, un magnifique poète carcassonnais de la première moitié du 20ième siècle.  J’avais 18 ans lorsque j’achetai mon premier livre de ce grand homme : « La connaissance du soir ».  Dans une petite librairie du PuysenVelay.  Je me souviens de Cathy qui m’y avait accompagné.  Je ne l’aimais pas exactement.  Elle était jolie.  Je lui avais immédiatement préféré ce recueil.  Je l’ai perdu et racheté combien de fois ? 

Mais il s’agit d’Alain et de ce qu’il nous dit ici de l’amour.  Il nous parle de richesse, mais de quelle richesse est-il question ?  De celle que l’on ne possède pas bien sûr; de celle qui se dessine en creux.   Juste un peu plus loin dans la phrase, il précise sa pensée « …je dis sa richesse intime… »  Si j’osais, j’ajouterais « extimement intime » en ce que l’amour n’a pas de lieu où se substantifier.

Non ! ou plutôt oui !  L’amour nous rend paradoxalement riches d’être pauvres, c’est à dire sans dedans ; il est un pur dehors et nous rend riches de nous arracher aux grimaces d’un ego psycho-rigide : riches de n’être ni identité, ni crispation, mais vent…un vent sur le visage de l’autre. 

Là encore, pardonnez-moi, me revient une phrase de Sartre cette fois-ci ; une phrase qui ne parle pas de l’amour, mais de la…conscience.  Ce qu’il en dit est étrangement semblable à ce que nous pourrions dire de l’amour : « …la conscience est claire comme un grand vent, [qu’]il n’y a plus rien en elle, sauf un mouvement pour se fuir, un glissement hors de soi[1] »

Aimer, c’est trouver, sans l’avoir cherché, son salut dans une incessante course vers un ailleurs.  Aimer, c’est être ravi, au sens où le « ravi » est bien victime d’un rapt commis par un ravisseur ou bien plutôt par une « ravissante » ou un « ravissant » quel qu’il soit.  Reste à se tenir toujours disposé(e)s à l’envol, au départ, au voyage, à la bohème.

© Thierry Aymès

LE SIGNE PARADOXAL

Si penser revient à créer, c’est que tout philosophe est avant tout un poète au sens large.  Mais que peut bien « faire » un poète, en accord avec l’étymologie du mot qui sert à le nommer ?

Sans doute peut-on dire qu’il « fait » parce qu’il crée.  Soit.  Sans doute dit-on qu’il crée parce qu’il ne subit pas le sens commun des mots ;  qu’il en impose un autre.  Ainsi, créer est-il à tout le moins l’acte d’épandre le champ sémiotique dans un élan d’énergie joint à un rétrécissement plus ou moins grand entre les deux parties supposées[1] du dialogue interne qui permet la pensée[2], tout en amoindrissant la conscience en réduisant la distance qu’elle sous-entend.

Peut-être est-ce à proprement parler un des aspects de la concentration que nous décrivons-là, dans la mesure où l’acte de créer supposerait comme l’évanouissement logique de la conscience ordinaire, séparatrice, pour donner sur un « ailleurs sémiogénique ».

En ce moment précis, que faisons-nous ?  Nous cherchons à répondre à la question : « qu’est-ce que créer ? » qui revient à se demander : « qu’est-ce que penser (authentiquement)? », et ce faisant,  nous sommes inéluctablement conduits  vers une superposition, une identité entre le sujet questionnant et l’objet questionné 

Quand sujet et objet sont foncièrement et non seulement partiellement unis, c’est-à-dire unis de telle manière que l’on ne peut procéder à aucune division sans altérer la nature de ce qui doit être divisé, c’est là et là seulement qu’il peut être question d’un Etre tout court, comme c’est le cas dans l’intuition intellectuelle. »  Et un peu plus loin : « Mais comment la conscience de soi est-elle possible ?  Elle l’est quand je m’oppose à moi-même, quand je me sépare de moi-même, mais que malgré cette séparation je me reconnais dans l’opposition comme le même.[3] »

De même, si nous cherchons à définir cela même qui définit, si nous créons présentement ce qui crée, nous « engendrons », dans la mesure où aucune forme ne semble à première vue destiner, orienter « ce créer-là ». 

D’où la circularité, l’angle mort que les poètes et certains philosophes ont choisi de réduire en le résorbant dans les épousailles improbables et salvatrices du sens avec la forme.  Et sans doute est-ce là ce que nous appelons la philosophie « noético-noématique ».

Tout philosophe et tout poète est un aveugle à qui rien ne peut faire face.  Son acte est un acte pur, son intuition, une intuition de l’intuition, sa pensée, une pensée de la pensée, à proprement parler, un engendrement.

Toute philosophie authentique pourrait bien impliquer dès sa racine, l’immersion irreprésentable de celui qui n’est plus qu’un « diseur » ou plus justement un « disant » uni indéfectiblement avec ce qui se dit.

Toute création, toute pensée en son actualité même est donc une pensée qui ne se sait pas.  La pensée ne se déploie pas, ce qui supposerait un contenant plus vaste qu’elle.  La pensée ne peut qu’être au sens fort, c’est-à-dire qu’elle ne peut que « jaillir » ; mieux, elle est jaillissement, abondance, surabondance.  Mais toutes ces images la trahissent.  La pensée en acte n’a aucun « en-dehors » et toute théorie dualiste l’assassine.  Penser n’est pas réfléchir.  Penser, c’est croître.  C’est ne plus faire qu’un avec la vie, avec l’Etre, en perpétuelle création de lui-même.  Penser, c’est n’avoir pas de mémoire[4] ; c’est n’avoir aucune possibilité de se savoir « sachant »

C’est le sens même de la prière.  Joindre les deux mains pour n’être plus qu’un.  Joindre les deux mains pour faire taire l’espace qui nous condamne à être à distance de soi.

S’évanouir dans un acte pur, celui d’être à l’origine du monde, dans l’origine du monde même, en l’état du premier homme, s’il fut jamais, qui prononça le premier mot.  Toute parole n’est humaine qu’à cette condition expresse.  Partant de là, la forme poétique et plus généralement artistique se voit naturelle à la pensée.

Le poème n’étant que le signe paradoxal d’une parole qui fut dite en ne sachant rien d’elle et en n’ayant aucune vocation à le savoir, tel un animal naturalisé qui n’aurait plus que l’air de ce qu’il fut ; tout poème est lettre morte, fossilisée, pâle vestige (en est-il un seulement) d’un orgasme atemporel. 

Le poète disparaît dans ce qu’il profère.  Pour cette raison, la pensée, telle qu’elle se peut apprendre, dans la mesure où elle est essentiellement appréhendée comme une relecture ne sera jamais que la pensée de l’autre.  En tant qu’il implique un retour à la conscience duelle qui n’est possiblement que l’effet d’un relâchement d’être, d’un repos, d’une pose, d’une fatigue, d’une expiration supposant son « inspiration », le fait de « reprendre ses esprits » ne serait en définitive que le fait involontaire d’une « dés-érection » spirituelle ;  ce serait déchoir, dans le sens où toute division affaiblit.  D’où l’adoration des totems, des phallus et autres verticalités « eiffelisantes ».

Le poète n’écrit qu’avec des mots vivants, réinitialisés, re-virginisés, qu’aucun autre ne peut prononcer à sa place, car la pensée  a un lieu et ce lieu, c’est le poète, ou son esprit, c’est tout un.

Relire serait alors attester de l’impossibilité de jouir toujours, c’est témoigner de l’impuissance de toute lecture.

© Thierry Aymès

LONELY MAN

Voici 12 ans, à un ami qui, me parlant de sa fraîche séparation d’avec sa compagne, me disait : « La seule chose que je lui reproche est son cloisonnement », j’ai répondu ceci :

Cette seule chose que tu lui reproches est plus importante que tu ne crois ; elle est sans doute révélatrice de ton fonctionnement amoureux, et à ce stade de votre relation, il est peut-être bon que tu t’interroges sur lui comme tu l’as sans doute déjà fait de très nombreuses fois par le passé. 

Plusieurs questions me paraissent intéressantes :

–          Ne souffres-tu pas de l’impuissance que tu éprouves à ne pas pouvoir la décloisonner ?  N’es-tu pas plutôt fâché d’échouer à faire en sorte qu’elle te fasse confiance et te le prouve en te livrant jusqu’à sa plus impartageable intimité ?  (possiblement impartageable d’être insue d’elle-même en premier lieu).  En ce sens, n’est-ce pas ton orgueil qui est touché ? 

–          Pourquoi es-tu confronté à cette situation  plutôt que d’attendre patiemment de rencontrer une personne avec qui tu n’aurais pas à faire cet effort ?

–          N’aurais-tu pas inconsciemment le sentiment de te sauver toi-même en t’évertuant à extraire l’autre de son marasme intérieur, cette extraction dût-elle être réalisée avec violence, c’est-à-dire sans le consentement réel de l’autre ? 

–          En croyant être dans la capacité de sauver l’autre de lui-même, ne te poses-tu pas en « sachant »  et ainsi, ne cherches-tu pas as affirmer ta supériorité ?

–          Outre cette séparation-éloignement que tu tentes de réduire, ne désires-tu pas inconsciemment te laver d’une faute que tu aurais commise fantasmatiquement ? 

–          N’as-tu pas du mal avec ce que son attitude suppose de solitude dans la mesure où elle te renvoie insupportablement à la tienne ?

–          Ne t’entêtes-tu pas à penser que nous pouvons sauter par-dessus la ligne infranchissable de notre solitude essentielle ?

Permets-moi de ne répondre qu’aux deux dernières questions ?

Il se pourrait que ce que tu souhaites principalement, c’est qu’il n’y ait plus de cloison, plus aucune barrière entre ton amie et toi, plus de secret, aucune zone d’ombre.  Ce que tu rechercherais serait donc la fusion et, ce faisant, la disparition de ce qui fait qu’il y a elle et toi, et que chacun vit en lui-même, comme inexpugnablement séparé de l’autre. 

Le problème, c’est qu’avec la fusion, on tend à faire disparaître l’autre en tant qu’autre, alors que c’est précisément en tant qu’autre que cet autre a déclenché notre élan vers lui.  C’est donc contradictoire. 

Vouloir ne faire plus qu’un avec celle que l’on aime est une impasse en ce que ce n’est que pour autant qu’elle est autre qu’elle est censée nous sauver de notre solitude.  C’est conséquemment en laissant l’autre où il se trouve, à savoir, dans son autreté, que nous pouvons envisager une véritable histoire d’amour. 

Il nous faut donc prendre acte préalablement de cette indépassable solitude comme condition sine qua non de toute rencontre digne de ce nom sans quoi…

En poussant le bouchon un peu plus loin, j’ajouterai qu’à mon sens, « aimer sa solitude » et « s’aimer dans sa solitude » est hautement souhaitable si nous ne tenons pas à être dépendants du regard aimant d’autrui et condamnés à ne l’aimer que pour autant qu’il nous aime en premier.  Sans cela, nous ne pouvons aimer que de façon intéressée et dans l’espoir de pouvoir continuer à contempler notre beauté dans ses yeux.  C’est donc une manière d’aliénation.  Celui qui est capable d’amour véritable l’est conséquemment de façon gratuite et désintéressée dans la mesure où il entretient avec lui-même une relation d’amitié et que l’autre n’est pas envisagé comme un moyen destiné à lui insuffler ce bon amour-propre sans lequel il est tellement difficile de vivre.

Aujourd’hui, il semblerait cependant que tu repères en ton amie l’occasion de restaurer ta supposée complétude initiale ?  Cette façon d’aimer est très répandue, tu le sais aussi bien que moi.  Mais alors, n’est-elle vouée qu’à te compléter, et n’est-elle envisagée qu’en tant qu’instrument de cette opération.  Or, tu le sais pour l’avoir lu ça et là, l’autre, quand on l’aime, ne doit pas être instrumentalisé, en théorie (Voilà que je moralise la question).  Qui peut se vanter de ne pas aimer ainsi ?! 

Le fusionnel voit en l’autre le « grand réparateur » d’une « blessure originelle », et pour parler clair, quel est le véritable nom  de cette blessure ?  La séparation évoquée un peu plus haut ; cette séparation qui nous condamne tous à une insupportable solitude.  Elle est pourtant notre lot.  Nous commençons par être expulsés du ventre de notre mère et nous poursuivons en enchaînant une infinité d’étapes vers une autonomie de plus en plus grande.  Tous les grands maîtres spirituels nous exhortent à assumer cette réalité si nous voulons grandir, et ce n’est pas une mince affaire…

© Thierry Aymès 2011