DISCOURS DE LA MÉTHODE (appliqué à l’amitié)

Cher lecteur,

Je ne sais pas si je dois vous entretenir de ma toute dernière réflexion, elle est si désespérée et si peu commune qu’elle ne sera peut-être pas à votre goût. Toutefois, afin que vous puissiez juger de sa valeur, je tiens à vous en parler.

Depuis longtemps j’ai remarqué que, pour ce qui est des relations humaines, il est souvent utile de faire comme si elles étaient sincères, mais comme je désirais rencontrer l’amitié véritable, je pensai qu’il me fallait rejeter comme absolument fausses toutes celles en lesquelles je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir si, après cela, il en resterait une qui fût entièrement indubitable.

Ainsi, dans la mesure où nos cœurs nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y en avait aucune qui fût telle que je la désirais. Et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en sympathisant, même touchant les plus simples relations, et se trompent eux-mêmes, jugeant que j’étais sujet à me faire avoir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les amitiés que j’avais prises auparavant pour certaines.

Enfin, considérant que toutes les mêmes pensées,  que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les amitiés qui étaient jamais entrées en mon coeur, n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes.

Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que toutes étaient fausses, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler , je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais et qu’au fond, l’amitié de quiconque m’importait peu.

© Thierry Aymès

PEUT-ON SE MENTIR À SOI-MÊME ?

Sur un plan strictement philosophique, la question n’est pas simple et je ne m’y attaquerai pas ici. Pas envie… Pas tout de suite. Un jour peut-être. Mais en pratique, les exemples ne manquent pas qui nous permettent d’y répondre affirmativement.

En effet, aussi bizarre que cela puisse paraître, il semble bel et bien possible de se mentir à soi-même.  Cela prend un certain temps, mais on y parvient avec un peu de persévérance et d’habileté. Pour illustrer mon propos, je prendrai le parcours pseudo-sentimental de l’une de mes connaissances qui y est récemment parvenue avec une certaine maestria.

Alors que depuis quelques temps, elle fréquentait un homme qui lui faisait ouvertement la cour sans la moindre chance de « conclure », elle a finalement cédé.

Quelques semaines auparavant, elle me le décrivait comme un individu peu ragoutant, tant sur le plan physique qu’intellectuel ; il était, qui plus est, beaucoup trop âgé pour elle en étant de 27 ans son aîné.  Il était impensable qu’il parvînt à la séduire. Mais avec un certain cynisme, après qu’il lui eut inopinément offert un piano droit dont il ne faisait plus rien, elle m’avoua en riant être sur le point de tenter « La C4 ». Entendez par là qu’elle était sur le point de tout faire pour qu’il lui offrît une Citroën qui semblait l’intéresser. 22900 euros… Une paille !

Aujourd’hui, à coup de restos, de bagues et autres fanfreluches, l’homme en question est officiellement entré dans sa vie, enfin… Pas pour tout le monde, puisqu’il apparaîtrait qu’elle ait encore du mal à assumer cette relation face à tous les publics. Il est pourtant question de mariage, d’achat de maison à la campagne, d’animaux en tous genres pour l’enfant qu’elle eut avec un autre etc. Elle bénéficierait même d’un réseau bien connu auquel il appartiendrait. Mais n’allez pas dire à cette jeune femme que vous n’êtes pas dupe de son habile et progressif auto-aveuglement, elle vous fusillerait du regard en ajoutant que vous êtes jaloux ou quelque chose dans le genre. C’est qu’aujourd’hui, elle a de réels sentiments !!

À défaut d’être grand, il est finalement assez criard le mystère de la vénalité et de l’ambition !

Amen.

© Thierry Aymès 2011

LA FORCE DU PASSÉ

Pour grandir spirituellement, il faut le vouloir comme l’on veut être pompier ou coiffeuse étant enfant. De même qu’il est nécessaire de faire ses gammes pour espérer esquisser l’ombre de la plus simple pièce pianistique, nous ne pouvons pas faire l’économie d’un travail régulier pour gagner en lumière. Le chemin est rude et nous sommes nombreux à nous décourager sur ce chemin, mais si nous le désirons suffisamment, tout comme nous avons fait ce qu’il fallait pour avoir un métier (par exemple), nous pouvons très progressivement nous défaire du passé.
Le passé, et l’identité qui en découle, est comparable à une force d’inertie dont le propre est d’avoir tendance à persister dans son état.
Pour « vouloir » grandir spirituellement, encore faut-il puissamment percevoir l’intérêt ou, plus radicalement, le sens de cette croissance, tout comme l’on perçoit très vite l’intérêt d’avoir un métier, alors que nous ne sommes encore que des enfants…

© Thierry Aymès

UNE ENFANCE ASSASSINE (Extrait de « La médéanimie »)

Le désir sexuel, outre sa fonction anxiolytique évidente, ne serait-il pas, in fine, et pour la plupart d’entre nous, que le signe d’une incapacité à nous extraire d’un fantasme, narcissique par nature, et à rejoindre la réalité de l’autre ? L’amour, tristement qualifié d’objectal par la psychanalyse, existe-t-il vraiment ? Suffit-il que la libido se dirige vers lesdits objets plutôt que vers le Moi pour que l’affaire soit réglée ? N’existe-t-il pas une façon indécrottablement moïque d’investir tout ce qui n’est pas soi ?

Il n’est que de se regarder désirer pour se rendre compte que le désir sexuel manque toujours sa cible présomptueusement nommée Lui, à moins que ce ne soit Elle, et que l’amour véritable, à savoir celui dont le flux présuppose l’informabilité de tout objet-humain, ne veut et ne peut rien moins qu’un orgasme.

Si nous entendons par « cible » l’être humain, autrement dit la personne qu’un corps phénoménalise, et par « amour » ce qui nous fait traverser cette apparition jusqu’à deviner sa mystérieuse intimité, le rapport-à-soi qui s’y cache, alors, ce sont bien les corps qui s’étreignent très au large des âmes dont le propre est d’être « horizonales » et dont ils ne sont que la très lointaine évocation.

À moins qu’à savoir tout cela nous ne fassions mine d’en être les dupes et ne nous efforcions de voir en chaque recoin charnel le signe vaguement glorieux d’un souffle à jamais languissant, à moins que nous n’oubliions volontairement l’irreproductibilité d’une certaine et très réputée Incarnation[1], désirer suppose un désastre, un morcellement, une partialisation dudit « objet humain », quand aimer subodore que son tout incommensurable, en même temps qu’insaisissable, est à chérir jusque dans l’impuissance même qu’il nous inflige, la faillite définitive qu’il signe au cœur même de notre désir, et que cette totalité insue d’elle-même comme de nous, ne peut être qu’un orient sans sex-appeal, un tuteur indiquant la « voix » à suivre, aveuglément.

Non, le désir sexuel n’est pas l’amour, à moins qu’il n’en soit que l’enfance, assassine et innocente de fait, le repentir toujours recommencé d’un dessein à jamais différé, l’imprécision enivrante d’un enfermement.

Désirer « sexuellement » procède d’une illusion, celle qui nous porte à croire spontanément que tel autre apparaît tout entier dans son corps, tandis qu’aimer n’est autre que l’assomption de l’éloignement définitif où il se trouve et qui nous condamne heureusement à ne jamais le saisir.


[1]    Celle du Christ.

SON ARC-EN-CIEL

À cet instant précis, comme souvent, je ne sais qu’à peine ce qui va venir. J’ai juste envie d’écrire et peine à me rappeler certaines choses qui m’ont traversé l’esprit hier après-midi, alors même que je me dirigeais à pied vers la maison de mon cousin Frédéric à 6 kilomètres de là. Le soleil était à son aise. Il étalait ses rayons sur les champs verdoyants avec la plus grande désinvolture, et je m’arrêtai de temps à autre pour en garder la marque sur mon visage.

Me revient en mémoire une idée que j’eus à cette occasion et qui mérite à mon sens d’être développée. Elle met en scène un arc-en-ciel que je n’attendais pas là où il s’est présenté et qui n’eut pas immédiatement la force de m’arracher à une certitude.

Après avoir longuement dialogué avec sa sœur au sujet de l’amour, alors qu’elle venait à peine de nous rejoindre, le visage encore tout endormi, je parlai avec ma compagne de l’origine conceptuelle du sentiment amoureux, de la façon d’aimer de la plupart des gens. Je lui rappelai qu’à présenter son autre comme sa moitié, on s’inscrivait dans une lignée platonicienne tel qu’il se présente dans « Le banquet » par l’entremise d’Aristophane, et ajoutais dans la foulée que si Spinoza était né avant lui, nous aimerions sans doute différemment.

Elle me répondit presque instantanément :

– Moi, j’aime comme j’aime, c’est moi qui aime comme j’aime, personne n’est à l’origine de ma façon d’aimer. Ce n’est pas parce que Platon etc ».

Il m’apparut qu’elle n’avait pas bien compris ce que je venais de dire. Je tentai donc de le lui faire entendre différemment :

– Notre façon d’aimer et conditionnée par une conception de l’amour dont nous sommes pétris et dont Platon, de même que le christianisme sont les auteurs. De même, nous sommes nés homme ou femme, ici ou là, à tel moment de l’histoire, dans tel milieu social et ainsi de suite… ».

Elle n’était pas plus convaincue. J’ajoutai alors :

– C’est comme si tu étais née avec des yeux qui te faisaient tout voir en bleu. Tu aurais le sentiment que le monde est bleu… Et tu dirais, je le vois bleu, non pas parce que mes yeux me condamnent à le voir de cette couleur, mais parce que moi, je le vois bleu, c’est tout.

Ce à quoi elle répondit :

– Moi, je suis couleur arc-en-ciel.

Je vis le sourire de sa sœur qui faisait pourtant la vaisselle en nous tournant le dos. Quel rapport avec le Schmilblick ? Je lui rétorquais :

– Tu marches sous le drapeau LGBT ou Rasta ? Tout en me dirigeant vers les escaliers que j’allais emprunter pour remonter à l’étage.

Le fait qu’elle ne soit pas d’accord avec ce que je venais de dire m’avait immédiatement agacé et avant de disparaître, j’ajoutai ceci :

– Permets-moi de continuer à penser ce que je pense.

Ce n’est que quelques heures plus tard, en marchant, que je compris ceci :

En se réclamant des couleurs de l’arc-en-ciel, ma compagne disait tout simplement que l’amour est plus grand que tout ce qui (selon moi et quelques autres) semble le conditionner. Qu’il nous arme initialement d’une palette exhaustive de couleurs, et qu’à ce titre, il nous permet de les voir toutes sans même que nous ayons à les imaginer. Peu importe que l’on soit homme ou femme, que nous soyons nés ici ou là, à tel moment de l’histoire, dans tel milieu social etc. L’amour est libre de toute histoire, de toute géorgraphie. Il ne choisit pas. Platon peut bien avoir écrit le contraire, elle et quelques autres aiment par-delà le monde ou bien avant lui, de par une lumière dont le propre est de ne pas s’éclairer elle-même, de ne pas se réfléchir, de ne pas se ressaisir, et dans un même temps de donner à voir et aimer tout ce qui est ; à commencer peut-être par les plus petites choses.

© Thierry Aymès

QU’EST-CE QU’UN POÈTE ?

Je me suis longtemps demandé ce que pouvait bien « faire » un poète en accord avec l’étymologie du mot qui sert à le nommer.

Sans doute « fait-il » parce qu’il crée. Sans doute dit-on qu’il crée parce qu’il ne subit pas le sens commun des mots.  Il en impose un autre.

Ainsi, créer est au plus haut point l’acte d’épandre le champ sémiotique dans un élan d’énergie joint à un rétrécissement plus ou moins grand entre les deux parties supposées du dialogue interne qui permet la pensée.

Peut-être est-ce à proprement parler un des aspects de la concentration que je décris là, dans la mesure où l’acte de créer suppose comme l’évanouissement logique de la conscience ordinaire, séparatrice, pour donner sur un « ailleurs sémiogénique ». 

Mais tout ceci est très approximatif. C’est que je dois tenter de définir cela même qui cherche à définir. D’où la circularité, l’angle mort que l’on ne peut réduire qu’en le résorbant dans les épousailles salvatrices du sens avec sa forme.

Le poète est un aveugle à qui rien ne peut faire face.

Il me faut donc imaginer une philosophie de l’engagement, une philosophie qui implique, dès sa racine, l’immersion irreprésentable du diseur, plus justement du disant uni indéfectiblement à ce qui se dit.

Une pensée de la pointe donc. Une pensée qui ne se sait pas. Créer, c’est sortir… Non ! À l’instar de l’univers, dit-on, la pensée ne se déploie pas, ce qui supposerait un contenant plus vaste qu’elle. La pensée ne peut qu’être, au sens fort, c’est à dire jaillir ; mieux, elle est pur jaillissement, abondance, surabondance. Mais toutes ces images la trahissent. Elle n’a aucun « en-dehors » et toute théorie dualiste l’assassine.

Comment pourrais-je me prendre pour objet ? Comment pourrait-elle se prendre pour objet ? Comment un sujet pourrait-il se prendre pour objet ?C’est en ce sens qu’une pensée ne peut se donner qu’en aveugle. Penser n’est pas réfléchir. Penser, c’est croître.  C’est ne faire plus qu’un avec la vie en perpétuelle création d’elle-même. Penser, c’est n’avoir aucune mémoire, aucune possibilité de se savoir « sachant ».

Un théologien dirait peut être que c’est là le sens même de la prière. Joindre les deux mains pour n’être plus qu’un ; joindre les deux mains pour faire cesser l’espace qui nous condamne à être à distance de soi. S’évanouir dans un acte pur, celui d’être à l’origine du monde, dans l’origine du monde même, en l’état du premier homme, s’il fut, qui prononça le premier mot. Toute parole n’est humaine qu’à cette condition.

Partant de là, la forme poétique est naturelle à la pensée. Le poème n’étant que le signe paradoxal d’une parole qui fut dite en ne le sachant pas et en n’ayant aucune vocation à le savoir. Le poème est une invite au contre-sens le plus total. Tel un animal naturalisé qui n’aurait plus que l’air de ce qu’il fut, tout poème est lettre morte, fossilisée, pâle vestige (en est-il un seulement) d’un orgasme atemporel. Le poète disparaît dans la vie.

Pour cette raison, la pensée, telle que nous l’apprenons, ne sera jamais que la pensée de l’autre. Dans la mesure où elle est envisagée essentiellement comme une relecture. J’entends, comme impliquant un retour à la conscience duelle qui n’est par ailleurs que l’effet d’un relâchement d’être, d’un repos, d’une pause, d’une respiration supposant son inspiration.

QUESTION : Créer se fait-il toujours en expirant ?

« Reprendre ses esprits » ne serait en définitive que le fait involontaire d’une débandaison spirituelle. Ce serait déchoir, dans le sens où toute division affaiblit. D’où l’adoration des totems, des phallus et autres verticalités « eiffelisantes ». Le poète n’écrit qu’avec des mots-vivants (des groupes de mots-vivants) réinitialisés, « revirginisés » qu’aucun autre ne peut prononcer à sa place, car la pensée a un lieu et ce lieu c’est le poète, son esprit c’est tout un. Relire, c’est attester de l’impossibilité de jouir (jaillir) toujours, c’est témoigner de l’impuissance de toute lecture.

© Thierry Aymès

THE DOOR

Il m’arrive très souvent de me poser la question des limites de la pédagogie.

En classe ou en ateliers, mes élèves ont régulièrement le sentiment de comprendre la pensée de tel ou tel philosophe, mais la comprennent-ils vraiment ? La comprends-je moi-même ?

Sans doute saisissent-ils quelque chose de la pensée de Spinoza, de celle de Platon ou de Jankélévitch, mais entre quelque chose et ce que l’auteur à voulu transmettre, il existe à coup sûr une très grande différence.

Pour comprendre ce que le philosophe a cherché à démontrer, encore faut-il parvenir à s’extraire de son propre univers, à quitter le confort de son fors intérieur et de sa subjectivité.

Mais est-ce possible ? Est-il à la portée de toutes et tous d’entendre comme il l’a souhaité l’exposé d’un philosophe (et même d’un interlocuteur lambda) dont le message concerne une réalité que seule la raison peut appréhender.

Ne faut-il pas posséder a priori le fond nécessaire à toute compréhension ?

Si oui, alors toute pédagogie serait vouée à n’ouvrir qu’un peu plus une porte préalablement entr’ouverte et serait impuissante à convoquer radicalement[1] le fond requis pour une saisie exacte de tel ou tel raisonnement. Elle ne ferait que rendre plus claire une intuition, c’est-à-dire une connaissance directe, non discursive, une lumière noire.

À quelques exceptions près, la philosophie n’est pas à confondre avec la poésie ou quelque discipline artistique que ce soit. Elle ne renvoie ps chacun à son monde intérieur qu’une œuvre ne ferait que stimuler.  Il y a bien un contenu précis à saisir, tout comme en mathématique.

© Thierry Aymès (2011)

                                                                                                                                

[1] A la racine

UNE DÉRIVE TENDANCE

De nos jours, étant donné la psychologisation et le procédurisme grandissant en matière de relations dites « conjugales », ne devient-il pas progressivement dangereux de s’engager dans une histoire d’amour? Beaucoup de personnes ont désormais tôt fait semble-t-il d’identifier rétrospectivement leur attachement et leur incapacité à se défaire de leur conjoint comme le résultat d’une manipulation dont elles auraient été les victimes. N’y a-t-il pas là une dérive en train de se faire? De « séduisant » et « charismatique » à « prédateur », « manipulateur » et « pervers narcissique », n’y a-t-il pas un saut que seules les personnes en possession d’un savoir psychologique certain peuvent faire?

De même, nous le savons, certains mots de la psychanalyse freudienne ou de la psychologie des profondeurs jungienne sont tombés dans le langage courant non sans déformation. Ainsi le mot « complexe » et l’expression: « c’est dans l’inconscient collectif » connaissent-ils un franc succès de nos jours.

La souffance sentimentale, jointe à une connaissance non-maîtrisée de certains concepts peut être terriblement dangereuse, et d’autant plus si elle rencontre l’assentiment conjoncturel.

Il existe cependant bel et bien des pervers narcissique et des prédateurs… Au masculin comme au féminin.

© Thierry Aymès

ALERTE À MÂLE Y BUT ! (ou d’une secouriste masquée)

En psychanalyse, 3 concepts me paraissent intéressants :

a)      La résistance

b)      La rationalisation

c)       La sublimation

Je m’intéresserai pour l’heure au second.

Rationalisation : À ma connaissance, ce terme a été introduit dans le vocabulaire psychanalytique par Ernest Jones vers 1910 (à vérifier).

On a coutume de nommer  rationalisation le processus par lequel  telle personne considère comme des choix personnels dictés par une attitude rationnelle et libre ce qui est plutôt le résultat d’un désir inconscient          


Que penser alors d’une psychanalyste qui prétend connaître clairement les raisons pour lesquelles elle est irrésistiblement attirée par un personnage médiatique dont elle ou il imagine pourtant aisément l’insupportable égocentrisme ?

Que penser de ces propos lorsqu’elle affirme : « Je ne suis pas dupe, mais j’ai envie de me payer ce petit plaisir ! »

Étant donné sa profession, il est certain que son argumentation ne serait pas défaillante…

Sans doute dirait-elle des choses du style : « je sais ce que je fais, je l’assume.  C’est une histoire entre deux personnes adultes et consentantes ; le fait qu’il m’ait dit qu’il n’avait qu’une heure à me consacrer n’est pas humiliant, c’est un homme très sollicité tellement il est brillant, et puis… Je suis libre de faire ce que je veux avec mon corps etc. »

Or, si la rationalisation est in fine la justification déformante d’un désir inconscient, redoutable pour le sujet, d’une pulsion inavouable, (d’où l’expression : « elle ou il se raconte des histoires ! »), ne suis-je pas autorisé à penser que cette personne, ce disant, rationalise son désir sans être parvenue une seconde à s’extraire du piège où elle retombera toujours…Avec son consentement (à elle) ?

Ne puis-je pas penser qu’elle refuse tout bonnement de s’avouer être le jouet de ses pulsions ?

Le consentement en question, même lorsqu’il est intelligemment défendu, ne pourrait-il pas être, selon la psychanalyse elle-même, un travail de déformation salutaire pour qui ne veut, voire, ne peut plus s’avouer qu’il ne parvient pas à résister à son désir sexuel  par exemple?

Il apparaît alors clairement que la psychanalyse peut voler au secours de cela même qu’elle dénonce en proposant un argumentaire substantiel à qui ne parvient pas à se rendre maître de ses pulsions. Allons même jusqu’à penser que l’édifice psychanalytique tout entier pourrait être tenu à raison pour ce que les spécialistes eux-mêmes appellent un « délire compensatoire ».

Qu’en pensez-vous ?

© Thierry Aymès

MYRIAM LE CHIEN (Extrait de « Sous la mémoire…)

Elle est arrivée sans que je m’en aperçoive.  Était-ce un matin ou une après-midi ?  Le visage long, la chevelure vivace et blanche comme la chaux, un gilet bleu marine bien trop grand, elle errait sans cesse, « comme une âme en peine » dit-on.  Je ne sais pas si elle avait de la peine, mais elle m’en fit tout de suite; de cette peine douce qui vous prend au cœur.  À la vitesse d’un escargot, elle me faisait penser une fois encore à ces ballons colorés dont on libère l’air en les lâchant et qui se cognent contre les murs.  Il était une fois, une femme qui manquait d’air.  Elle n’était pas la seule.  Jean aussi se sentait à l’étroit. 

Elle, c’était Myriam.  Myriam  comment ?  Je ne le dirai pas.  Myriam qui est arrivée comme un chat, sur la pointe de ses charentaises; Myriam qui patinait plus qu’elle ne marchait sur le carrelage lisse de l’EHPAD.

Je ne me rappelle plus le jour.  Comme à son habitude Myriam confondait la salle à manger avec un village.  Elle s’y promenait sans relâche, à la recherche de ce qu’elle cherchait.   Buster Keaton l’eût prise pour sa sœur. Je l’observais quelques secondes. Les mains jointes sur son ventre, elle trottinait sans relâche, s’asseyait, se relevait, poursuivait son périple.  Elle finit par me rejoindre au coin-café où je m’apprêtais à lire les nouvelles glanées au hasard dans le Vaucluse matin.   Lorsqu’elle fut à mon niveau, je me mis à lui parler.  Saisissait-elle ce que je lui disais ?  Il faut dire que ce matin-là, j’avais la poésie, l’amour et le second degré faciles; elle ne devait pas être la seule à passer à côté de mes propos.  Je me tournai soudain vers elle, fixai son visage où couraient par dizaines de très profonds ruisseaux et lui dis : “Peu importe si vous ne comprenez pas ce que je dis Myriam, peu importe si l’on ne se comprend pas; l’essentiel c’est la lumière que l’on a dans les yeux; pas vrai ?  et dans les vôtres, il y a 1000 soleils levants.”  Elle ouvrit très grand ses yeux, quelques larmes s’y formèrent  qui ne glissèrent pas sur ses joues et je vis sa bouche sans lèvres esquisser un sourire bien plus subtil que celui de Mona Lisa.  Elle venait d’être émue et je me pris à penser que là où les raisonnements avaient été impuissants, la poésie, jointe à la tendresse, avait forcé son âme avec la simplicité d’un parfum sucré.  C’est que la poésie ne dit rien, elle donne à entendre la beauté; elle chante plus qu’elle ne pense, elle pousse, elle croît, sans regard sur elle-même; la poésie est aveugle.  Myriam le savait, mais elle ignorait le savoir; alors ses yeux brillaient de mille feux et bénissaient chacun des objets, chacune des personnes qu’elle croisait.  Saint Exupéry en eût fait la grand-mère de son Petit Prince s’il l’avait connue. 

Elle se tenait là, devant moi, presque au garde-à-vous.  Son visage était plus grand que l’espace où nous étions plantés. On eût dit les statuettes noire et blanche de deux jeunes mariées sur un énorme gâteau.  Je vis alors dans son regard un amour tellement immense qu’il eût suffit à sauver le monde.  Je posai ma main droite sur sa joue gauche, elle tendit le cou pour me faire une bise, la déposa délicatement sur ma joue tout en me prenant le bras, se recula, me regarda avec une tendresse infinie et c’est alors que j’eus le sentiment d’être en présence… D’un chien; de ceux qui se laissent mourir sur la tombe de leurs maîtres. 

Pardonnez-moi cet aveu, je vous en prie !  N’allez pas croire à du mépris, bien au contraire.

© Thierry Aymès