LA TABLE (Saynète philosophique)

Juste avant le dessert, Stéphane, qui n’avait pas ouvert la bouche de tout le repas, va prendre la parole pour un moment.  Il est assis sur un sofa à l’écart de l’assemblée qui, depuis une bonne heure débat au sujet de Dieu. Tom n’en démord pas; personne ne peut parler de Dieu dans la mesure où personne ne l’a vu. En substance, tout le monde semble plus ou moins partager ce point de vue sans grande originalité, mais qui a l’avantage de ne pas demander à son défenseur une débauche d’énergie démonstrative.

Et la petite assemblée de se gausser de tous les fronts bas du monde convaincus de l’existence d’un être qui plus est responsable de millions de morts et d’humiliation… 

Tout le monde pensait qu’il lisait un « Voici », qu’il était contrarié par une de ses énièmes histoires d’amour, mais non.  Juste après avoir appuyé sur le bouton « play » de son dictaphone Stéphane se lance dans un laïus et commence par résumer ce que disent ses ami(e)s légèrement aviné(e)s au sujet de Dieu : 

– « S’il existait, Dieu interviendrait pour qu’enfin tout le mal qui sévit dans le monde cesse immédiatement… Mis à part quelques illuminés dont il fut paraît-il prouvé qu’ils étaient pour la plupart anorexiques ou schizophrènes, qui peut se vanter d’avoir vu Dieu…Non Dieu n’existe pas et le monde n’a pas été créé, il a toujours existé ! »

Puis il enchaîne à haute voix :

– « ‘Passons à table !’ », ‘Quelle jolie table !, ‘Tiens-toi bien à table !’, ‘Je sors de table’.  Comme tout semble simple à vous entendre ! »

Il poursuit en se levant d’un bond :

– « Personne n’a jamais perçu, ne perçoit et ne percevra       jamais cette putain de table sur laquelle nous avons semble-t-il mangé.  Personne, vous entendez ? Dans sa totalité en tout cas, qui d’entre vous peut prétendre l’avoir jamais vue ?  Hein ?!  Qui ?  Allez, répondez ! »

Silence interloqué de l’assemblée :

– « Ha, vous voyez bien que vous ne le pouvez pas !  Même toi, le pilote de chasse, avec ta vue de cosmonaute, tu l’as pas vue.  Alors, qu’est-ce que vous appelez ‘la table’, bordel ?  Hein ?!  Cet objet qui existe à tout casser dans votre esprit ? À l’état de concept ?  Au même titre que celui de ‘gravitation universelle’ ou de ‘chevaux Din’? »

Même silence :

– « Vous me croyez givré hein ?!  Normal, cette évidence est quotidiennement occultée par la dimension ‘utilitaire’ de votre vie, alors vous n’avez rien à rétorquer et quand bien même votre vie serait-elle différente, vous n’auriez rien à rétorquer ; à supposer bien entendu que vous compreniez un traître mot à ce que je raconte.  La table que vous évoquez à tout bout de champ depuis trois plombes, lorsque vous prononcez ce mot, elle n’est que le fruit suspect d’un acte intellectuel immédiatement conséquent à une intuition de SON existence que vous êtes impuissants à prouver.  Pas plus que vous n’êtes capables de prouver l’existence de Dieu ! Voilà ce que j’avais à dire.  La table ou Dieu, c’est kif-kif bourricot.» 

Autour de la table, désormais incertaine, tout le monde est interloqué.  Stéphane est livide.  Ces yeux ne lui servent à rien.  Il regarde au-dedans.  Mais qu’est-ce qui lui prend ?   

Il poursuit :

– « Qu’est-ce qui vous autorise à dire LAtable, hein ? LA table…Vous rendez-vous compte que ce tout petit déterminant « LA » laisserait entendre que vous seriez à même d’apercevoir  l’objet dont vous parlez si sûrement, sous l’infinité de ses angles en un seul regard ?  Vous vous prenez pour qui ? Pour Dieu ?! »

L’un des convives lui demande de bien vouloir se calmer.

Il n’a pas entendu :

–  « Je vais vous le dire moi ce qui vous autorise à en parler, quitte à vous larguer totalement.  Ce qui vous permet d’en parler, c’est l’horizon spontanément intuitionné, qui oriente chacune de ses apparitions que vous jugez nécessairement partielles ? Ça vous en bouche un coin non ? »

Il se tourne vers André :

– « Toi, je sens que tu vas me dire d’un air entendu et très légèrement efféminé : ‘Mais enfin Stéphane, je peux quand même parler de LAtable puisque, même si je la vois pas en entier, j’en vois certaines de ses parties ?!’ »

–   Mais tu vois des parties de quoi, mec ?

–   Ben, de LA table ! (Stéphane répond à la place d’André en prenant un air bête).

–   Mais tu l’as jamais vue, la table…Blaireau !  Jamais !  Jamais en entier !  Alors comment peux-tu parler de ses parties ?  Pour que tu parles de ses parties, il faut bien que tu poses l’hypothèse d’un objet total, non ?!  Et cet objet total tu crèveras sans l’avoir rencontré.  Contrairement à ce que qu’on pourrait penser de toi, tu es un idéaliste mec, tous autant que vous êtes, vous êtes des idéalistes… C’est pas beau ça !?  Belle promotion non ?  Ta certitude, ta grande certitude n’est rien d’autre qu’une intuition.  Tu intuites mon p’tit gars, tu intuites, c’est tout ! »

Il se calme un peu quand même :

– « C’est pas vrai que t’allais me répondre un truc du genre ? »

Il se ré-excite :

–  « Et si vous réfléchissiez un peu, au lieu de passer votre temps à le perdre,  vous vous rendriez compte que, sans le savoir, vous adhérez à une conception téléologique de la perception, à une représentation métaphysico-religieuse de la réalité qui bercent l’humanité depuis que le monde est monde.

Il prend Juliette à partie, elle vient de souffler pour signifier son ennui :

– « Je te saoule ?!  Tu préfèrerais que j’te parle de Tom Cruse peut-être ?  Non de Brad Pitt plutôt !  Ma pauvre amie, 10 ans que je supporte ta tronche de teigne, à cause de ton mec que j’aime bien, 10 ans que grâce à toi je sais tout sur les stars de cinéma, celles de la chanson…Et celle-là elle couche avec çui-là et elle, elle s’est fait refaire les pommettes en même temps que les seins, lui, y s’est fait rallonger la bite, stop ! Aujourd’hui tu m’écoutes, OK ? Même si ça te dépasse, je m’en tape… »

Silence de mort :

– « Tu sais pourquoi cette table et tous les objets qui sont dessus ne sont pas différents de Dieu, hein ?  Tu le sais ?!  Je viens de te le dire… Parce que jusqu’à preuve du contraire, ils n’existent que dans ta tête.  Même toi tu peux imaginer ce que t’as jamais vu, c’est pas beau ça ? T’as compris ?!  Tu l’as déjà vue toi, la table ?  On sait jamais avec toutes les relations que t’as… Niet, tu l’as pas vue la table, jamais… T’en as peut-être entendu parler, mais tu l’as pas vue.  Et par qui t’en as entendu parler ?  Par des gens qui l’on jamais vue non plus !  Tout le monde en parle, personne l’a jamais vue.  C’est comme Dieu !  Sauf que Dieu, y en a plein qui n’y croient pas, alors que la table, elle, elle fait l’unanimité. La pauvre ! »  

S’adressant à tout le monde :

– « Hê, ouais, la table est aussi introuvable que Dieu les mecs ! Et en tant que concept, elle est de la même nature que lui. Salut.»  Il s’en va. 

Thomas, l’amphitryon de la soirée, l’arrête sur le pas de la porte et lui lance :

– « Je n’ai peut-être jamais vu la table sur laquelle nous mangeons encore, mais c’est moi qui l’ai fabriquée de toute pièce.  Toi, le jour où tu sauras bricoler, les poules sauront peut-être enfin si elles sont venues avant l’œuf qui les a pondues, si tu vois ce que je veux dire … » 

Thomas a de la répartie. À quoi l’illuminé répond sur un ton coquin et quelque peu infantilisant:

– « D’où vient que tu aies pu concevoir ce que tu n’as jamais vu ?  L’idée de ‘table’ serait-elle à ranger avec tout ce qui existe, au rayon des « idées innées ?  Adieu la compagnie !  À moins que vous ne préfériez que je ne vous dise : « À table ! ».

Fin

© Thierry Aymès (Protection « Fidealis »).

UNE LETTRE À DIRE

(Autour d’Emmanuel Lévinas et du commentaire d’Alain Finkelkraut)

Ma tendre chérie,

Ce matin, en nouant ma cravate, toujours un peu maladroitement comme tu peux l’imaginer, j’ai pensé à nous ; et au-delà de nous, au lien qui unit si fondamentalement chacun à l’autre. 

J’aime penser qu’en dépit de ce qui nous oppose parfois, nous ne sommes pas en guerre et que, comme tout un chacun, nous nous devons mutuellement notre « sortie hors de nous-même ».

Je repense à cette phrase de Joë Bousquet, tu sais ?  ce poète narbonnais dont je t’ai souvent parlé :

« L’amour fait grâce à l’homme de s’appartenir hors de ce qu’il est ».

L’amour certes, mais aussi le visage. 

Autrui n’est pas d’abord regard sous lequel nous courrions le danger d’être pétrifiés, chosifiés, objectivés ; non, autrui est d’abord visage, que ce soit le visage de l’aimé(e) ou de l’inconnu(e) ; c’est ce que j’ai compris un peu plus précisément lorsque j’ai vu le tien  pour la première fois.  Aucun autre ne fut plus violent, aucun autre ne m’appela au secours avec autant de force.

Mais l’ai-je vu vraiment ce jour-là ?  Voit-on jamais un visage ?  Ne serait-il pas plutôt ce qui ne peut être vu ? Ce qui excèderait toujours ce qu’on croit en saisir ?  Voilà que je fais le prof, et tu n’aimes pas ça.

A chaque fois que nous nous quittons, j’ai beau m’efforcer de rappeler le tien à ma mémoire, je n’y parviens pas.  Il paraît que c’est un signe. 

Sans doute ne t’ai-je jamais dé-visagée.  C’est vrai…quand j’y pense, je serais bien incapable de dire de quelle couleur sont tes yeux et tu me plongerais dans un grand embarras si tu me demandais de décrire avec précision le contour de tes lèvres.

Tu vois, toi ou ton visage…

Comme l’écrit Finkelkraut commentant Lévinas:

« On revient toujours bredouille du visage de l’autre »

Pareil à l’horizon dont le propre est d’être toujours plus loin, le visage est une transcendance qu’aucune représentation ne saurait circonscrire ; il est un dieu rebelle qu’aucune chair ne saurait contenir, qu’aucune image ne saurait arrêter.

Réfractaire à toute mise en forme, il se refuse au regard qui le traque, et je t’aime de savoir que je ne possèderai jamais le tien ; je t’aime de tendre vers lui sans jamais pouvoir l’atteindre.

Je n’envie pas Rimbaud tu sais !  Dans ces« illuminations », il écrit avoir embrassé l’aube d’été. Pour ma part, je sais être irrémédiablement condamné à manquer ce qui me requiert à chaque fois que je me tourne vers toi.   Ton visage se donne et se retire dans un même geste, il est un pur mystère.

Toi ou ton visage…

Je t’aime de m’avoir fait enfin comprendre que tout visage contestera sans fin jusqu’à la main de l’amant qui prétend le dessiner à chaque fois qu’elle l’effleure.

Je t’aime de l’humiliation qu’il inflige sans cesse à l’amour pour le perpétuer.

Je t’aime d’en apprendre tous les jours la chance que j’ai de ne pouvoir l’emprisonner.

Je t’aime de l’entendre me chuchoter : « Je suis ta défaite et ton salut ! »

Je t’aime de n’être pas à même de l’affubler du moindre adjectif, d’aucun masque, d’aucun fard.

Je t’aime d’en être responsable avant même de contempler sa nudité sans cesse recommencée, de le savoir sans défense et pourtant invincible,     

Dans son immensité toujours plus grande, je te lance 1000 baisers.

David

PS : Savais-tu que chaque nuit, alors que tu t’endors, ton visage descend jusque sur ton corps ?

© Thierry Aymès

VÉRONIQUE PONGE À « L’OMBRE DE MIDI »

Un roman inoubliable

Mon nom ? Allez savoir. Mon prénom ? Inconnu à ce stade. Ma profession ? Chais pas quoi dire. Nombre d’enfant(s) à charge ? Un chien. Sport ? J’aimais jouer aux échecs… Un téléphone qui sonne. « Allô, Gérard c’est Paul, je te rappelle plus tard. » Je ne m’appelle pas Gérard. Et puis le silence à nouveau se fait dans cet appartement à la tapisserie humide, au miroir qui ne sait plus refléter, à la brosse à dents usée… Une porte s’ouvre, et commence alors un monologue, tout au moins en apparence… Un individu se dessine, dont on ne sait pas grand-chose, ou si peu. Il donne l’image d’un être solitaire, un homme à la limite du vulgaire, le genre qui de prime abord à tout pour déplaire. Et pourtant, presque, à la limite, mais alors vraiment à l’extrême limite, il serait attachant. En fait, il m’intrigue… Certaines de ses pensées sont dévoilées, certaines réflexions, tels des messages adressés : « En ce temps-là, je croyais avec tous les enfants du monde que s’il y avait du vent, c’était à cause d’un vieil arbre penché dans le fond du jardin. Et avec tous les enfants du monde j’avais projeté de le redresser. Ainsi le vent cesserait-il… » Ou encore… « C’est aujourd’hui que j’ouvrirai au hasard un livre de poèmes. … Il y sera question d’un homme, mort d’avoir voulu sauver le ciel bleu, le soleil, l’herbe et puis les arbres. Il y sera question d’un autre homme qui passait des heures à imaginer les cadeaux qu’il ferait à ses amis, s’il s’en sortait… » Et puis il y a tous ces encadrés, qui semblent être là pour ponctuer cette page de vie. Je ne vois pas, je ne comprends pas où, celui qui tient la plume, veut aller. Sur la jaquette du livre il est mentionné « Nouvelle philosophique ». Cela attise encore plus ma curiosité. Quelle est donc son idée ? Je suis perdue face à cet individu à la fiche signalétique des plus dépourvues, des plus saugrenues. Les minutes passent, les heures s’écoulent, presque sans un bruit. Il se souvient. Il pense. Il est là, seul, ou, plutôt, en couple, avec lui-même… Et je ne lâche pas… Impossible. L’auteur a réussi. Je lis, emportée, irrésistiblement. Parfois je reviens quelques pages en arrière, à la recherche d’un indice. C’est fou comme la magie opère. Arrivent les derniers mots… Et là, enfin, je sais, pour D.P… « À l’ombre de midi » c’est une histoire très bien écrite. Mais elle est bien plus que cela, un peu comme celle du Petit Prince à laquelle le personnage fait d’ailleurs référence. En ce sens, il y a deux niveaux de compréhension, ce qui donne ses lettres de noblesse aux lettres en italique imprimées sous le titre. Je dirais que c’est une aventure à la fois extérieure et intérieure… Et même si le tableau semble bien gris, au final c’est un merveilleux hymne à la vie. J’y songe ainsi, le bouquin entre les mains. Et moi aussi je me souviens…

C’était en début d’année, dans le froid du mois de janvier. En quelle année ? Je ne sais. Peut-être hier, ou lorsque j’avais dix-sept ans. Peu importe. Ce soir-là, autour d’une ricorée, installés dans des fauteuils qui se faisaient presque face, des heures durant nous avions parlé philosophie. C’était une discussion passionnante, où chacun librement s’exprimait. Il est vrai que j’avais devant moi un homme qui savait jouer des notes et des mots. Au moment de partir, il m’avait remis avec un grand sourire un livre ainsi dédicacé : « À Véronique, une sœur instantanée que la technologie m’a permis de rencontrer… vraiment ; comme quoi… » . Ces quelques mots à l’encre noire étaient ceux de l’auteur. Les siens… Et le livre ? Celui qu’aujourd’hui j’ai plaisir à vous inviter à lire… Quant à moi, j’attends d’ores et déjà le prochain. 

© Véronique Ponge (écrivain public). Merci à toi Véronique, tu as su lire mon livre comme je l’ai écrit…

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LILI FRIKH N’ÉCRIT PAS

EXTRAIT DE MON AVANT-DERNIER OUVRAGE INTITULÉ : « SELF-INTERVIEW ».

Cher Thierry Aymès, mis à part Joë Bousquet qui vous marqua au fer rouge, alors que vous n’aviez que 18 ans, vous est-il arrivé de rencontrer des textes indélébiles ?

Sans hésitation, je dirai… Ceux de Lili Frikh dont il faut d’emblée savoir qu’elle n’écrit que par défaut ; mais plus encore, indélébilité de Lili Frikh elle-même. Récemment, à la suite d’un texte intitulé « À la crasse de Dieu » qu’elle publia sur sa page Facebook et qui est extrait de son tout premier ouvrage « Bleu, ciel non compris », je me pris à le commenter. « Magnifique texte ! Puissant et simple ; comme d’habitude… Et toujours surprenant. C’est cela que j’appelle le « glamour »; le vrai. Celui qu’il faut être capable d’aller chercher ailleurs que dans les vitrines de prêt-à-porter, celui dont il faut être digne en relevant les manches très tendances de la légèreté. Celui qui monte de la merde au visage et qui ne s’arrête pas entre les cuisses. Le « glamour alchimiste », non pas l’opportuniste, non pas l’orpailleur, ne se niche pas sous les jupes printanières. L’or, l’authentique, le sans-carats, le sans-prix, est celui que l’on obtient par mutation du rien, de l’im-monde, du sans-valeur, en humain. Une solitude, une croix est toujours sur mesure. C’est de la haute couture pour les pauvres, les éconduits, les méprisés, les esseulés, les maudits. Si le poète n’a pas pour tâche de tout assumer, de tout ennoblir par cette assomption même, alors bien sûr, il peut être à la mode… Un temps, mais c’est à peu près tout. « Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuilles mortes.  » (Jean Guitton). Bientôt, nul doute que nous en verrons quelques-un(e)s chez Cyril Hanouna. De nos jours, les poètes sont avant tout des communicants qui briguent l’espace où évolue le show-business. Dans une société où le « devoir de positiver » culpabilise les mélancoliques, Dieu merci vous n’êtes pas légère et c’est ce qui vous fait humaine. À ce que vous dites (car vous n’écrivez pas, vous êtes sans-papiers), l’on ne devrait pas applaudir. Et que dure le silence qui suit votre voix, car il est encore vôtre ». Ne pas lire Lili Frikh est une erreur si l’on dit aimer la poésie et plus précisément sa geste absolutoire.

© Thierry Aymès

DE ROUSSEAU À FERRY (En passant par Sartre)

Il n’y a pas de nature humaine. Aucune trace en l’Homme d’une essence où serait inscrite sa destination a priori. C’est désormais, semble-t-il, un fait dont on peut trouver l’origine au XVIIIe siècle du côté de chez Rousseau et Kant. J’en suis d’accord sans peine. Je dirai cependant dans un premier temps, et quitte à ce que cela soit moins clair,  qu’il est plus exactement dans sa nature de ne pas en avoir ou que sa nature est d’être en un sens surnaturelle. Bien ! Dans un second temps, je suggérerai qu’il y a « fait » et « fait ». Dire que la chute de ce stylo que je lâche est un fait ne revient pas à dire ce que disent les existentialismes au sujet de l’être humain dont la spécificité serait d’être « en devenir ». Peut-être devrions-nous alors établir une différence conceptuelle entre un fait « clos » et un fait « ouvert » avec tout ce que cette distinction implique. J’y reviendrai très vite, tout juste après avoir explicité la thèse sartrienne que résume la célèbre formule : « L’existence précède l’essence » (Cette affirmation ne valant que pour l’Homme).  

Pour l’heure donc, à en croire Monsieur Sartre, contrairement aux choses, la conscience que nous avons de nous-mêmes, nous porte d’emblée au-delà de ce que nous sommes. Je suis nécessairement autre que ce que je suis puisque pour dire que je suis ceci ou cela, il me faut ne pas l’être tout à fait. En revanche, le bureau sur lequel j’écris est tellement ce qu’il est qu’il n’est peut se forger une image de lui-même. Dire « Je » suppose donc autre chose que l’Être telle que les choses en seraient exclusivement pleines. Toujours d’accord.

Je laisse toutefois au compagnon de Mme de Beauvoir l’entière responsabilité du « Néant » qu’il conclut de l’inadéquation qu’implique la conscience de soi. D’aucuns pourraient entre autres choses y voir en effet la marque, dès ici-bas, d’une existence autre, le signe anticipateur d’un au-delà où, pour le coup nous connaîtrions un état de plénitude qui n’aurait rien à envier à celle des objets.

Cette précision étant faite : « Quelles sont les implications de la différenciation que j’ai établie entre fait clos et fait ouvert ? »

Elles sont évidentes. Quand le premier voit sa clôture rétive au Devenir, indifférente à son déroulé, sa manière, son style,  le second lui est entièrement relatif et suppose une histoire, une évolution et des stases, en même temps, peut-être qu’une destination et cette spécificité fait de lui un drôle de fait. Sans doute devrions-nous plutôt dire de lui qu’il est un « se faisant » avec un « Je-ne-sais-quoi » hypothétique en point de mire.

Je n’oublierai pas pour ma part que tout être humain est partagé « de fait » entre pulsions primaires et aspiration spirituelle ; entendez par là, qu’il a un corps en même temps qu’une conscience de lui-même (et d’autrui), et qu’entre ces deux pôles règne une très douloureuse tension.

L’essence-existentielle (pour ainsi dire) dont nous parle l’auteur de « La nausée » peine à nous faire décoller du réflexe de « vivre pour vivre », ne parvient pas aussi simplement à nous délester de notre part animale, d’où les conflits en tous genres, l’horreur de souffrir, la peur de mourir à ses idées, de mourir à soi, à son identité, de mourir tout court.

Permettez-moi de poser une question : « Pourquoi diable certaines théories apparaissent-elles dans les pays les plus développés technologiquement ? » Devrions-nous répondre tout de go : « Parce que ce sont les régions du monde les plus affranchies des doctrines essentialistes ; que celles-ci soient religieuses, philosophiques ou politiques ; parce que la technologie, et plus précisément son incessante évolution, est bien la preuve que l’être humain n’est pas assigné à une résidence ‘naturelle’, qu’il lui suffit de désirer très fort de voler par exemple pour inventer l’avion » ? Cette réponse ne nous ferait-elle pas prendre le risque d’établir une hiérarchie dangereuse entre les peuples dont certains pourraient être qualifiés de « retardataires » ?  Attention ! Ethnocentricité à l’horizon…

Certes donc l’être humain n’est-il pas prédéterminé par une essence qui le clorait, mais de là à dire que son existence est première, il y a un pas que je ne ferai pas. Ne pas aller plus vite que la musique me paraît être de bon conseil. Dans le mouvement même de son « Being in process » existent des « étapes » parfois très longues au regard d’une vie humaine, et ce sont elles qui nous font accroire à une manière d’essence d’où naissent des clichés sur tel ou tel peuple, et désormais, au sujet de l’homme ou de la femme.

Le fait que nous soyons susceptibles d’évolution, et d’évolution volontaire, ne nous autorise pas à compter sans l’l’histoire qui ne s’écrit pas qu’avec des pages blanches dans la mesure où elle part de loin; l’histoire et son pas incertain, l’histoire et son court empêché par les croyances de chacun ; croyances dont le propre est de se prendre pour la vérité, alors qu’elles ne sont en droit que des moments.

© Thierry Aymès

À DÉFAUT D’OR…

De bon matin, sous la douche, je me suis formulé une règle que je trouve moins ambiguë que la très connue : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » Lévitique (Lv 19,18). Le présupposé de cette « loi comportementale » est très clair ; je suis censé m’aimer. Mais est-ce si certain ? Mon instinct animal me portera très naturellement à me prioriser en cas de danger imminent, mais puis-je en conclure l’amour de moi-même ? Je ne le pense pas.

Il n’est que de regarder autour de soi pour s’assurer que chacun, à quelques très rares exceptions près, n’est pas nécessairement dans une relation amicale avec lui-même, quand il est par ailleurs tout à fait susceptible de se sauver plutôt qu’un autre dans une situation d’urgence. « Aime ton prochain comme toi-même ! » pourrait alors résonner comme un passeport pour la maltraitance d’autrui, si je ne me traite pas bien moi-même.

Sans doute est-ce pour cette raison que cette autre injonction bienveillante est venue à mon esprit, alors que je me délectais d’un jet puissant d’eau chaude sur mes épaules : « Au minimum, veillez à autoriser à autrui ce que vous vous autorisez à vous-même ».

Ici, le commandement ne porte pas sur l’amour (la plupart des gens ne comprennent pas que l’on puisse « ordonner d’aimer », l’amour appartenant, dans leur esprit, à l’ordre sentimental), mais plutôt sur l’état d’une veille orientée vers une égalité, y compris dans la médiocrité.

Si tu passes ton temps devant la télé, ne reproche pas à ton épouse de faire de même. Quel que soit ton excès, ton défaut, ta difficulté à contrôler une disparité quelconque, n’en fais le reproche à quiconque en serait également l’acteur plus ou moins conscient.

Pour ce qui est du « Au minimum » introductif, il sous-entend que chacun peut au cas échéant faire plus ou mieux, mais que « veiller à cette justice-là » serait déjà pas mal.

Il m’apparaît donc, qu’à prendre garde à ne rien exiger à autrui que l’on ne requiert de soi-même est sans doute plus à la portée de chacun. Ma règle n’est pas d’or, j’en conviens, elle n’est que de bronze, soit; mais elle est à ma taille. Les morales XXL me font passer pour maigre; ce que je ne suis pas.

© Thierry Aymès

SIGMUND FREUD & PIERRE PERRET (Extrait de : « Des philosophes et des tubes »)

Tout tout tout, vous saurez tout sur le zizi, le vrai, le faux, le laid, le beau, le dur, le mou qui a un grand cou, le gros touffu, le p´tit joufflu, le grand ridé, le mont pelé, tout tout tout tout, j’vous dirai tout sur le zizi


1974 – Le Palais des Congrès est inauguré, Pierre Perret[1] pourra bientôt aller y chanter sa chanson. Le 2 avril Georges Pompidou est emporté par la maladie de Kahler[2] et un mois et demi plus tard, Giscard d’Estaing est élu Président de la République. Certains disent qu’il a ri à l’écoute du titre en question, eu égard à la réputation qu’ont généralement les hommes politiques. Jacques Chirac est élu Premier ministre, nul doute qu’il connut très vite les paroles de l’ami Pierrot. Qu’en pensa en revanche Françoise Giroud nommée le 5 juillet secrétaire d’État à la condition féminine ? L’ORTF n’est plus ; ce n’est donc pas elle qui diffusera un peu partout la perle « perretenne ». La pilule peut être délivrée aux mineurs sans autorisation parentale ; elle sera qui plus est remboursée par la Sécurité sociale, et la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse est votée. Les zizis vont-ils en conclure qu’ils n’ont plus à bien se tenir ? C’est en tout cas cette année-là que paraît le film de Bertrand Blier intitulé : Les Valseuses. À vous d’imaginer ce que le titre veut dire…


Zizi… Le mot est rigolo et n’évoque en définitive qu’un sexe tout à fait inoffensif ; il renvoie à l’enfance et convient à l’époque. En dépit de la révolution sexuelle des années soixante, la pornographie n’en est qu’à ses balbutiements ; Linda Lovelace, la première vedette reconnue du X ayant ouvert la voie 2 années auparavant avec Deep throat[3].

Les premiers cours d’information sexuelle au collège viennent à peine d’être mis en place et Monsieur Perret sent immédiatement le sujet en or. Il a conscience qu’il va se heurter à la censure, mais il s’en empare, et quelques mois plus tard le directeur des programmations musicales d’Europe 1 décide de diffuser son œuvre malgré le caractère osé des paroles. « C’est parti mon kiki ! », un tabou de plus est sur le point de sauter. Nous pouvons savourer un texte grivois, mais sans vulgarité, à des heures de grande écoute.

Dans les années trente, le comique troupier Gaston Ouvrard avait bien évoqué la chose de façon plus métaphorique en l’appelant « le Bilboquet », cependant, bien que restant très imagé, le style de Monsieur Perret est plus direct et emporte très vite son public. Sa chanson fait mouche. Le 45 tours se vend à des millions d’exemplaires. Du zizi des boulangers à celui du pape, tous sont passés en revue. Avait-il anticipé le mariage pour tous puisque nous pouvons même l’entendre chanter : « J’ai roulé d’la pâtisserie avec celui d’mon mari » ? Les prémonitions n’étant pas nécessairement réservées aux seuls grands textes, nous pouvons légitimement nous poser la question.

D’ailleurs, si nous devions juger la noblesse d’une œuvre à son impact dans la société, celle-ci est sans nul doute à ranger parmi les chefs-d’œuvre de la variété française. Pierre Perret était déjà connu pour sa plume colorée, mais en cette année 1974, son coup fut celui d’un maître dont on vante encore l’imagination foisonnante 4 décennies plus tard.

Dans cet opus à la limite du paillard qui concourut, à sa façon, à décomplexer bon nombre de Françaises et de français en procédant à une désacralisation du sujet, une phrase, l’air de rien, nous permet d’évoquer une distinction savante qu’établit Sigmund Freud, le père de la psychanalyse qui naquit en 1 856 et mourut en 1939 après avoir accompli une œuvre monumentale qui comptera encore de nombreuses années parmi les plus influentes de l’Histoire. À la toute fin de la première strophe qui introduit la vedette et situe l’événement dans le temps, le chanteur écrit ceci : « […] Nous allons enfin savoir, quel est ce monstre sacré qui a tant de pouvoir ? » Monsieur Perret le savait-il, à ce moment précis, il faisait peut-être moins allusion au « pénis » qu’au « phallus » dont le concept est crucial dans la pensée du neuropsychiatre autrichien.

Tandis que le mot pénis désigne l’organe anatomique masculin que le poète nous décrit de 1 000 façons, en psychanalyse, celui de phallus symbolise la puissance et se trouve être la clé de la structuration individuelle de tous les humains, femmes y compris. C’est à cause de cet axiome qu’une certaine Christiane Olivier en 1980 publia son livre : Les enfants de Jocaste. Elle y dénonça un trop grand phallocentrisme[4] de la théorie.

Il est à noter que le phallus doit toujours être imaginé en érection sous peine de perdre sa signification. Des Mexicains aux Indiens en passant par les Égyptiens, toutes les civilisations le vénèrent de tout temps.

Chez les Grecs par exemple, les représentations phalliques étaient censées conjurer les mauvais esprits et l’on pouvait les rencontrer à l’entrée des maisons ou, en guise d’amulettes, il était courant de les voir pendues autour du cou des enfants.

Ce n’est qu’après la conquête de la Gaule par les romains au Ier siècle avant Jésus-Christ que le culte du phallus personnifié par le dieu Priape contribua, semble-t-il, à l’avènement du monothéisme à visage masculin et chassa progressivement celui des déesses.

La psychanalyse fit donc du phallus « le pouvoir symbolisé », tous sexes confondus. C’est autour de lui que s’articulent et s’édifient les identités masculine et féminine. Toutefois, le phallus doit être aperçu comme un objet imaginaire n’existant que dans le fantasme selon lequel il procurerait complétude et puissance.

Les enfants construisent inconsciemment cet objet à partir du moment où ils peuvent constater qu’une différence existe entre les sexes. Alors qu’au tout début de leur vie, chacun dans son coin s’imagine que tout le monde possède le même organe : un pénis pour le garçon et un clitoris pour la fillette, ce n’est que le jour où l’un et l’autre se voient confrontés à la réalité anatomique du sexe opposé qu’une représentation inconsciente se forge.

Le petit garçon à la vue du sexe féminin (de sa mère) va avoir peur d’être castré et la petite fille face au sexe masculin (de son père) pensera l’avoir été et désirera en avoir un. C’est de cette façon que sera résolu, dans les coulisses de leur psyché, le mystère de la différence des sexes. Tout tournerait donc moins autour du pénis. En tant qu’organe, il serait ce qu’il faut avoir pour être entier et conséquemment puissant.

L’angoisse de castration conduira le garçon à éviter le désir incestueux de la mère dont Freud pense qu’il est universel, et à ne plus ainsi risquer les foudres d’un père potentiellement émasculateur au nom de la loi qu’il représente. C’est ainsi qu’il sortira du Complexe d’Œdipe et pourra envisager une sexualité autorisée avec une personne « étrangère ». L’interdit de l’inceste ne serait donc pas seulement motivé par une volonté d’échanges entre les ethnies ou les familles comme l’a pensé Claude Lévi-Strauss[5]. Il aurait une fonction structurante et achèverait de détacher le petit d’homme de sa mère. De son côté, la toute jeune fille se voyant privée de cet appendice tout extérieur à cause d’une bêtise qu’elle aurait commise, désirera avoir un pénis et s’évertuera à gagner des substituts. C’est ainsi nous dit Freud qu’elle développera un sens de l’esthétique et de la beauté qui lui conféreront un pouvoir.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le phallus n’est pas la propriété exclusive de l’homme contrairement au pénis ou au zizi.

Nous ne voyons pas qui, parmi les auteurs-compositeurs-interprètes actuels pourrait écrire une chanson sur le phallus, mais il est à craindre que, dans le cas où l’un d’entre eux s’y attellerait, le succès soit moins fulgurant. À notre connaissance, le phallus ne connaît guère de variations aussi burlesques et notables d’un individu à un autre et même, d’un homme à… Une femme.


[1] Auteur-compositeur-français né en 1934.

[2] Affection proche du cancer des os.

[3] Gorge profonde.

[4] Centration de la théorie psychanalytique sur le phallus.

[5] Anthropologue et ethnologue belge né en 1908 et mort en 2009. 

ALORS QU’EST-CE QUE TU DEVIENS ?

Chacune et chacun est philosophe… Sommairement ; entendons par là que Madame et Monsieur Tout-le-monde se distinguent des philosophes de métier par leur velléité, mais qu’ils portent les graines d’un philosopher que seule la passion mène à floraison.

Thierry Aymès

Abordez sans complexe la pensée des philosophes les plus réputés à partir d’expressions que l’on peut entendre un peu partout. (Extrait de « Tous des Socrate… En herbe).


Vous avez le sentiment de n’être plus du tout le ou la même ? ! Depuis votre enfance, vous avez changé au point de ne plus vous reconnaître, au point même de douter qu’il existe aujourd’hui quelque chose en vous qui existait jadis et qui se serait transformé avec le temps ?

Cette impression est bien normale, mais elle soulève cependant l’un des plus vieux thèmes de la philosophie ! Celui du devenir qui ne va pas sans poser de problème. Héraclite est l’un des philosophes qui lui accordera la première place.

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Héraclite d’Éphèse (dit l’obscur) naquit en Asie mineure vers 540 avant J.-C. et mourut vers 480. Il est tenu pour être l’un des présocratiques les plus éminents. Ces derniers, nous l’avons vu plus haut, inaugurèrent une nouvelle façon de penser en rompant avec les traditions intellectuelles de la Grèce archaïque qui reposaient sur les mythes (Homère, Hésiode), et en proposant une explication rationnelle de l’univers ainsi que de sa genèse.

Bien que nous n’ayons recueilli que quelques fragments de son œuvre intitulée : De la Nature, nous pouvons dire qu’Héraclite est le philosophe du devenir par excellence et qu’à ce titre, il exercera une influence considérable sur Hegel (1770-1831) et Nietzsche (1844-1900), c’est ce que l’on entend communément dire en tout cas dans les couloirs des universités.

Parménide (né vers la fin VIe siècle avant J.-C. et mort vers le début du siècle suivant), son contemporain direct, sera son plus fervent adversaire en développant au contraire une philosophie de l’immuabilité de l’unité de l’Être que notre culture occidentale revendique encore majoritairement.

Selon Héraclite, tout s’écoule sans fin (Panta rhei, en grec) ou encore « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ».

À l’instar des autres grands du présocratisme (Thalès, Anaxagore, etc.), il cherchera la cause première de toutes choses et arrivera aux antipodes de Thalès (eau) à la conclusion que le feu est bien le principe primordial sans lequel rien ne serait.

Précisons toutefois que, tout comme les premiers philosophes en rupture avec une tentative d’explication de l’univers de type mythologique, il verra dans le feu le logos (la loi créatrice du devenir) qui gouverne irrémédiablement chaque chose vers son contraire dans une ronde incessante.

À cause de ce point précis, Héraclite est également considéré comme le penseur de la tension, de la contradiction (il va même jusqu’à dire la guerre) sans laquelle l’harmonie du monde ne saurait se maintenir.

Tout va par couple indissociable : vie/mort, jour/nuit, mâle/femelle, grave/aigu, etc. Rien n’existerait sans ces oppositions dont il nous faut comprendre qu’elles sont toutes langagières. En effet, chacune des parties forme en définitive les deux faces d’une même médaille.

Pour finir, disons avec Nietzsche que « le devenir en tant qu’invention » empêche quelque sujet que ce soit de se constituer. Nous devons voir en lui « une activité, une invention créatrice, (n’ayant) ni causes ni effets ». Notons au passage une proximité de ce type de pensée occidentale avec la philosophie bouddhiste… Om !

© Thierry Aymès

LA SAINTE ET LE MORT (un conte extrait de « Sous la mémoire… »

Mercredi 28 janvier 2015 à 9h dans l’EHPAD de Bédarrides où j’ai travaillé 9 mois, au lendemain du décès de Maria, je décidai d’écrire un conte pour enfants… Pour très vieux enfants.

                                              Il était une fois, dans un village reculé, une femme pauvre qui avait une drôle de réputation. À ce qu’on disait, depuis quelques temps, elle se dévêtait un peu plus chaque année sans que quiconque ne s’en aperçût vraiment tant ce qui se profilait par dessous semblait tendre et clair. Récemment, elle avait ôté son collier.  Elle l’avait beaucoup aimé.

Non loin de là, dans une ville enfumée, comme toute les villes, plastronnait un drôle de Monsieur, très riche et que tout le monde respectait.

Il était surtout connu pour une raison étrange.  Depuis quelques temps, chaque année, il ajoutait à son accoutrement quotidien une pièce supplémentaire.

Aujourd’hui par exemple, il était arrivé à son bureau en moonboots et tout le monde l’avait remarqué.

Les années passant, l’enfant pauvre finit par se retrouver presque totalement dévêtue par un terrible soir de Noël.  Elle avait grandi, mais sa nudité était tellement parfaite que personne, au grand jamais, n’eût pu noter qu’elle n’avait rien sur elle, excepté ces deux vieilles choses qui recouvraient ses pieds et lui tenaient lieu de chaussettes.

Ce soir-là, elle mourut, au grand étonnement des curieux qui avaient accouru, lorsqu’on leur avait appris qu’une jeune dame avait été trouvée inanimée dans la neige, totalement nue, si ce n’était la paire de chaussettes qu’elle avait aux pieds. Les imaginations allaient bon train.

Au même moment, dans la ville enfumée, le Monsieur Riche qui n’était plus tout jeune, venait de s’écrouler sous la dernière pièce qu’il avait décidé d’ajouter à sa panoplie journalière.

Depuis longtemps déjà, on ne parvenait plus à le distinguer sous ses vêtements et lorsqu’un médecin vient le dégager de ce qui avait fini par n’être plus qu’un amoncellement de pardessus insensé, nul dans son entourage ne parvint à l’identifier, tant son expression était celle d’un pauvre bougre n’ayant rien à voir avec l’homme autoritaire que tous avaient connu.

La jeune femme se présenta donc au ciel, tout heureuse, quand un être d’une grande clarté vint à elle et lui dit :

– « S’il te plaît, ôte tes chaussettes ! »

Un peu interloquée, elle s’exécuta et l’être poursuivit :

– « Dirige-toi à présent vers le miroir du vrai et dis-moi ce que tu y vois. »

La jeune femme n’était pas rassurée lorsque, s’avançant vers le miroir, elle s’y aperçut et dans un cri de joie s’écria :

– « C’est moi ! C’est moi ! »

L’être lumineux reprit; comme si de rien n’était :

– « T’es tu reconnue ? »

– « Bien sûr ! » répondit-elle.

– Alors c’est que tu es vivante » conclut-il.  « Va et vis éternellement, car tu es sainte! »

Le Monsieur aux moonboots la suivait de peu. Il avait l’air un peu égaré. L’ange (car je crois bien qu’il s’agissait là d’un ange) vint à lui et lui demanda, comme il l’avait sans doute fait un nombre infini de fois, de bien vouloir se débarrasser de ses vêtements. Le vieil homme qui était en train de reprendre ses esprits commença par refuser net.  Puis, au bout de la troisième fois que l’ange lui proposa de se déshabiller, il s’exécuta à son tour.

Il n’en finissait pas de se dévêtir.  Plusieurs tricots de peau, plusieurs chemisettes, des pulls par dizaine, et toujours plus grands, des vestes, des manteaux, quatre ou cinq chapeaux et même un parapluie qu’il avait adapté à un immense sombrero bariolé.

– « À présent, dirige-toi vers le miroir du vrai! »

Après avoir précisé qu’ils n’avaient pas gardé les cochons ensemble, le Monsieur riche demanda tout penaud :

– « Où est-il ? »

– « Là, devant toi ! » répondit instantanément l’être du ciel.

L’homme s’avançait d’un pas hésitant vers le miroir immense, lorsqu’il s’exclama :

– « Ah non ! Quel est cet homme nu qui vient vers moi ?! Où sont vos supérieurs ? J’ai deux mots à leur dire ! »

L’ange questionna:

« T’es tu reconnu ? »

– « Reconnu ? En qui ? En cet homme là-bas qui vient à ma rencontre ? Non merci ! Très peu pour moi ! » rétorqua le Monsieur riche éberlué par tant de stupidité :

– « Alors c’est que tu es mort ! » conclu l’être de clarté.

© Thierry Aymès

LES SOLDATS DU BIEN

Le déferlement de stupidités peureuses que suscite la possibilité infime pour MLP d’accéder à la plus haute responsabilité m’amuse et m’agace au plus haut point. Pensez-vous sincèrement qu’une fois présidente, elle pourrait faire ce qu’elle veut, alors que la plupart des institutions et pouvoirs francais lui sont farouchement hostiles ? Outre les manifestations antifas qui n’arrêteraient pas de s’enchaîner contre elle, elle devrait batailler on ne peut plus farouchement pour obtenir le moindre frémissement d’un changement quelconque. Alice Coffin (entre des milliers d’autres) est risible avec sa crainte de voir s’écrouler l’édifice LGBT et féministe, de même que Raphaël Enthoven (très décevant) et son obsession de l’antisémitisme qui serait désormais responsable de la détestation des Français pour Macron-Rothschild. La plupart des intellectuels sont grandement décevants. Ma conviction est que rien ne changerait ou si peu si MLP venait à être élue au second tour. Qu’ils contrôlent donc leur peur panique en réfléchissant mieux ou un peu plus qu’ils ne le font. L’actuel président de notre République et ses prédécesseurs Sarkozy et Hollande ont réussi à verrouiller idéologiquement le pays et ce, sur tous les lieux stratégiques institutionnels: Le Conseil Constitutionnel, le Conseil d’État, le CSA (ARCOM) etc. Les épouvantails agités du matin au soir par les médias sont le fait d’individus souhaitant à tout prix se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas, à savoir des résistants antinazis et de glorieux soldats du Bien; c’est en effet infiniment plus confortable que d’être assimilé à un fasciste, homophobe, un misogyne anti-européen, complotiste etc. Au passage, vous verrez rarement une personne de gauche refuser de dire pour qui elle a voté… Elle est du côté de l’Amour, et donc de Dieu. Pour n’illustrer cette évidence que par un seul exemple, voyez comme autour de Cyril Hanouna, celles ou ceux que l’on soupçonne « de droitisme » font le dos rond, quand Gilles Verdez, grand ami de la famille Tapie, annonce fièrement qu’il a voté pour Fabien Roussel. Il ne risque rien à se dire communiste, puisqu’il est du côté des gentils…

Pour ma part, la société qui s’annonce indépendamment de la présidentielle qui ne saurait arrêter le progrès en direction du « système de crédit social à la chinoise » qui avance à peine masqué dans les propos récents de Gabriel Attal*, me fait bien plus peur que l’un ou l’autre des candidats. Votez pour qui vous voulez, une machine est en route que l’un fera aller bon train quand l’autre parviendra à peine à la ralentir. De nos jours, le Pouvoir est hors Nations, sans doute aux mains des G.A.F.A.M effrayamment futuristes.

Et les artistes affolés sont : Pierre Arditi, Jane Birkin, Charlotte Gainsbourg, Black M, Matthieu Chedid, CharlElie Couture, François Cluzet, Béatrice Dalle, Vincent Delerm, David Foenkinos, Julie Gayet, Gilles Lellouche, Marc Levy, Clara Luciani, Fabrice Luchini, Alex Lutz, Enrico Macias, Yannick Noah , Manu Payet, Muriel Robin, Anne Roumanoff, Bruno Solo etc.

© Thierry Aymès

* « Dans l’après-Covid […], on veut poursuivre la redéfinition de notre contrat social, avec des devoirs qui passent avant les droits, du respect de l’autorité aux prestations sociales ». (Le Parisien).