EN V’LÀ UNE DE QUESTION !

« Peut-on aimer un artiste sans s’intéresser à ce qu’il fait ? »

A priori, cette question peut paraître surprenante. Elle en a étonné plus d’un. Elle semble exclure de fait les humains qui n’appartiennent pas à la catégorie des « créateurs[1] » en en faisant des êtres « à part », tantôt conspués, tantôt adulés.

Tenter de comprendre la possibilité même de la question, afin d’y répondre « illico presto » me conduit à assumer une distinction franche entre l’homme et l’artiste, entre « être » et « faire ». Or, une autre question surgit aussitôt : « L’être de l’artiste n’est-il pas précisément un « être-faire » ? Les choses se compliquent.

L’artiste serait celui dont l’être serait de « faire » et qui, conséquemment, aurait du mal à comprendre qu’il puisse être aimé par une personne qui n’aurait aucun intérêt pour ce qu’il crée. La question qu’il pourrait poser serait par exemple : « Qui suis-je en dehors de ce que je fais ? ».

Pour imiter le style dissertatif conseillé aux élèves de Terminales et aux étudiants, je pourrais par ailleurs et au préalable me demander ce que je dois entendre par « aimer », « s’intéresser » et interroger le « Peut-on » en faisant mine de ne pas comprendre qu’il porte sur la « possibilité psychologique » et non sur le « droit » d’aimer de la sorte.

Vaste programme donc ! Mais en toute rigueur, définir chacun des mots de cette question est sans doute crucial. Il va de soi que le sujet du texte qui va suivre peut être traduit au féminin ; j’avoue sans honte ne m’être pas encore résolu à adopter l’écriture inclusive.

La suite… Plus tard… mais il y aura une suite…

© Thierry Aymès


[1] Synonyme le plus courant du mot « artistes ».

COULEUR CHAIR

(Dernier texte de « Sous la mémoire… » sous-titré « Un EHPAD vu du ciel)

Il m’aurait fallu plus de temps pour écrire tout ce qu’il y avait à écrire, une vie entière peut-être même. Ces neuf semaines d’écriture par demi-journées passèrent trop vite. Chaque seconde était une pépite dans le courant aurifère des 7 rivières, chacun de ses acteurs un hapax que des centaines de pages auraient été impuissantes à raconter. Chaque jour, des scènes et des phrases, belles comme des fruits mûrs, tombaient à terre et, juste à côté de mon livre, se promettaient à la poussière sans que mon clavier n’eût pu éterniser leur chute. Je n’avais pas assez de moi pour tout embrasser. “Quel gâchis !” me disais-je, “tous ces trésors d’humanité naissent et meurent sans que quiconque ne les voie”; mais c’était sans compter avec ces autres regards, ceux qui ne donneront jamais lieu à une œuvre et qui, l’air de rien, édifient dans le silence de leurs cœurs les plus beaux monuments. Rose, vert, bleu, blanc, chacun de ces regards avait une couleur technique à fleur d’uniforme et une autre, plus secrète, que seules les vieilles âmes douloureuses pouvaient deviner. Sans tenue spécifique, abandonné au gré de mes caprices vestimentaires, j’espérais avoir cette teinte cachée que tous les résidents avaient le pouvoir de repérer.

#FEC3AC1 = Couleur chair

L’ai-je portée ou en fus-je le talentueux contrefacteur ? Sans doute le saurai-je un jour avec plus d’assurance, mais il me semble avoir rencontré des êtres, humains de n’avoir plus la force d’être autre chose, humains d’oser demander un sourire, une main, un baiser, humains de m’avoir rendu plus humain. Oui, il me semble les avoir rencontrés dans un no man’s land où, jusqu’alors, seule mon ombre s’était risquée. Elle était allée plus vite que moi; j’étais un Lucky Luke à ma façon. Je ne m’appelle pas Luc, ni même Lucien, mais je fus “chanceux” sans aucun doute et leur dois aujourd’hui un rai de lumière. Merci…

© Thierry Aymès

DEUX ANS (jour pour jour)

Si l’on considère l’étymologie du mot « crise », alors nous devons décider aujourd’hui de la suite de cet événement qu’est l’apparition fulgurante du Covid-19 dans nos vies. Il est par ailleurs intéressant de noter qu’un événement n’est proprement ce qu’il est que dans la mesure où il marque un avant et un après qui, en l’occurrence, dépend très précisément de nous. Allons-nous en revenir à notre ancien modèle dont certains économistes disent qu’il a fait son temps et qu’il était en train de s’effondrer, bien avant que le Coronavirus ne vienne masquer sa chute structurelle ? Alors, au-delà des soupçons que chacun peut avoir au sujet de l’apparition et la gestion de ce nouveau fléau, au-delà de l’effet d’impéritie qu’exercent sur nous les pouvoirs français, allons-nous saisir cette occasion, ce « kairos » diraient les philosophes, autrement dit ce « moment opportun », cet instant d’inflexion franche pour amorcer ce que j’appellerai pour l’heure un « rétrogrès » (rétrogression), mais qui n’est qu’une façon provisoire de nommer le « bon progrès », à savoir « le progrès arraisonné à la morale », viscéralement attaché au respect d’une certaine vision de l’humain, ainsi que de son lieu d’habitation ? Depuis le 17e siècle, l’idéologie du progrès nous a progressivement conduits à répondre affirmativement et avec force à la question suivante : « Doit-on faire tout ce que l’on peut techniquement faire ? ». En termes cartésiens, nous aurions pu nous demander s’il était souhaitable de vouloir à ce point nous « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » ou s’il ne suffisait pas de la connaître et de la façonner à peine dans le but d’en obtenir quelques faveurs. À entendre cette interrogation sous un angle strictement technique, il est clair à mes yeux que nous sommes allés bien trop loin et que notre absence de conscience « morale » en même temps que notre esprit clairement prométhéen a depuis longtemps ruiné l’âme du monde. Il n’est que d’ouvrir les yeux pour s’en rendre compte. Au début du 16 e siècle, dans son Pantagruel, François Rabelais nous mettait en garde contre cet écueil et nous ne l’avons pas écouté, pas plus que nous n’avons écouté celles et ceux qui, depuis longtemps, voyaient venir les mauvais temps que nous connaissons désormais. C’est aujourd’hui plus que jamais que s’engage notre responsabilité. Voulons-nous continuer comme avant la pandémie ? Ou allons-nous tout mettre en œuvre pour changer d’orientation et nous diriger vers un nouveau paradigme économico-philosophico-politique ? Ne voyons-nous pas clairement les effets indésirables des politiques et des idéaux qui ont été déployés jusqu’à présent ? La course aux profits est-elle la seule chose au monde qui vaille la peine que nous nous battions ou devons-nous imaginer ensemble d’autres lendemains ? Le libre-échange est-il une si bonne chose ? La libre circulation des populations au travers du monde ne devrait-elle pas être soumise à plus de précautions ? Savez-vous que grâce (ou à cause) de l’évolution aéronautique, environ 40 millions d’avions décollent chaque année dans le monde, soit à peu près 1 par seconde ? Six millions de tonnes d’hydrocarbure sont déversées chaque année dans les mers, 1,5 milliard de voitures sillonnent notre belle Terre… Bleue… Encore un peu. Et je ne mentionne les usines en tous genres que pour vous laisser imaginer les dégâts qu’elles occasionnent un peu partout. À ce jour, 7,7 milliards d’humains se partagent très inégalement Gaïa et désormais chacun des pays absents de la compétition internationale jusqu’alors désire plus que tout sa part du gâteau. Pensons-nous encore qu’à continuer comme nous vivions jusqu’ici, nous n’allions pas inévitablement à la catastrophe ? Après nous le déluge ? ! C’est ça ? ! Pour ma part, je suis certain que le Monde tel qu’il allait, courait à leur perte et je suis pour ma part fermement décidé à ne plus participer à la chronique d’un suicide collectif annoncé depuis longtemps. Je pense au monde que nous allions laisser à nos enfants et j’ai honte. Toujours plus de kérosène dans le ciel, toujours plus de bateaux déballasteurs dans les océans asphyxiés, toujours moins d’animaux en liberté, toujours moins d’abeilles, toujours plus d’inégalités entre les peuples, toujours plus d’humains faisant la nique à l’implacable bombe démographique insuffisamment évoquée dans les médias, une pollution galopante, une machinisation de l’humain en passe à un transhumanisme dont certains se réjouissent et qui m’effraie, des projets de terrafication de la planète Mars en désespoir de cause, une mondialisation par l’argent aux antipodes des aspirations spirituelles ancestrales qui elles aussi ont été rattrapées par l’économie de marché, une hyperconnection de chacun avec n’importe qui, tous azimuts, et conduisant paradoxalement à une solitude pulsionnelle croissante ; autant dire, une course effrénée… Vers la mort.

© Thierry Aymès

LA VIE SELON MARCEL

« Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver ». Marcel Proust (1871-1922)

La vie de la vie serait-elle moins agréable que le rêve de la vie ? Entendons par là, le rêve conscient et non le rêve nocturne. À condition que celui-ci ne soit pas un cauchemar, probablement. Mais ici la question est moins de savoir si une « vie rêvée » est plus souhaitable qu’une « vie vécue », que de
chercher à comprendre l’impossibilité de sortir du rêve à laquelle l’auteur semble souscrire.

Sort-on jamais du rêve en effet ? La vie brute existe-t-elle ? Cette vie dont on parle comme d’une référence, d’un repère, et qui serait à chercher en deçà des images que l’on en a, au large de toute représentation, aux antipodes de quelque idée que l’on s’en fait. Ne serait-elle pas une chimère, tout comme la mort ? Cette vie-acte qui, par le fait même de son activité, ne permettrait aucun recul, aucun espace d’où pourrait dès lors surgir son image.

N’existerait-il pas plutôt une relation intime entre le rêve conscient de sa vie et son inévitable représentation en tant que cette dernière ne serait que l’effet le plus spontané et dont le moins visible, le moins remarquable de l’imagination ?

Dans la mesure où, dit-on, nous sommes des êtres conscients, c’est-à-dire des êtres dont l’un des propres est d’être à distance de ce qu’ils sont (ou dece qu’ils font), arrachés par essence à l’immédiateté stérile d’une vie infra-représentationnelle, condamnés à la non-coïncidence, « au jeu » (comme il existe entre deux pièces qui ne s’ajustent pas), ne peut-on pas penser qu’ils nous est impossible d’évoluer ailleurs que dans une sphère où l’imagination serait le tout ?

Dès lors il n’y aurait pas de différence de nature entre rêver sa vie et la vivre. Plus précisément, la vivre serait encore l’imaginer.

© Thierry Aymès

LES PHILOSOPHES AU CHAPELET

Beaucoup de gens autour de moi, beaucoup de candidats au baccalauréat. La philo a la réputation de ne servir à rien et d’être trop “prise de tête” selon l’expression désormais consacrée des jeunes et moins jeunes découragé(e)s par cette citadelle imprenable et surprotégée par des individus manifestement imbus d’eux-mêmes.

Il n’est que de voir à la télé certains d’entre eux pour finir d’en être convaincus; et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ne parlent-ils pas un langage d’un autre âge ? Ne donnent-ils pas l’impression de s’écouter parler au point d’en devenir ridicules ? Chacun affublé, comme il se doit, d’une veste qui vient grossièrement symboliser le sérieux de leur discipline, ils parlent de tout, ont réponse à tout, tout le temps, parlent un français sans faille et vous signifient humblement leur supériorité à chaque virgule. C’est qu’ils ont appris à penser… Entendez par là, qu’ils ont surtout acquis cette faculté majeure aujourd’hui qui consiste à donner l’impression de penser, alors qu’ils ne pensent pas ; Platon, je crois, la dénonçait déjà en son temps sous le nom de “sophistique”.

Mais “penser”, n’est-ce pas créer ?

“Méfiance” donc sera mon maître mot ; et pour paraphraser Vladimir Jankélévitch dans “Quelque part dans l’inachevé”, je me permettrai d’écrire ceci:

“Le philosophe peut bluffer sans vergogne et nous faire prendre pour de la pensée ce qui est une simple récitation d’école et un chapelet de stéréotypes subtilement articulés les uns aux autres et studieusement ressassés et rapetassés. Les études de philosophie n’enseigneraient-elles, somme toute, que l’art-d’avoir-l’air ? C’est la question que l’on est en droit de se poser. Comment paraître penser quand on ne pense pas ? Comment parler quand on a rien à dire ? C’est le grand festival des tricheurs.”

Embourbé(e)s semble-t-il dans les centaines de livres qu’ils disent avoir lus dans leur exhaustivité (ce dont je doute), ils ou elles apparaissent plutôt comme une nouvelle génération d’aristocrates flirtant avec une carrière politique en même temps qu’avec le mileu du “showbiz” et soucieux avant tout de conserver leurs privilèges.

L’un est à la tête de ceci, l’autre à la tête de cela; chacun d’eux voit immédiatement publié le moindre trait produit. Quelle aubaine! Et la sagesse bordel !!? Qu’en font-ils ces mignons coquillons, ces jolis tend-la-bite emparisiannés ?

Le “mépris du peuple” est sans doute le sentiment qu’ils éprouvent le plus sûrement; leurs concours et leur diplômes, l’arme qu’ils choisissent à coup sûr pour vous disqualifier.

© Thierry Aymès

LA DOCTE IGNORANCE

« La vraie science est une ignorance qui se sait ». Montaigne (1533-1592)

Bien avant Montaigne, Socrate ne disait-il pas « tout ce que je sais c’est que je ne sais rien » ?  Qu’est-ce alors que savoir ?

Comme bien souvent en philosophie, les deux formulations nous sont offertes sous la forme d’un paradoxe qu’il faut dépasser vers une compréhension dont seule l’intuition peut avoir le secret.  La « vraie science » sous la plume de l’auteur des Essais suppose logiquement une « science fausse », une science érigée en dogme qu’il ne s’agirait plus de questionner.  Ne resterait plus alors qu’à la transmettre, voire à l’imposer, quand l’essentiel est sans doute de cheminer « vers nulle part » ; le chemin se confondant avec le but.  A quoi bon ? me direz-vous.  Si rien ne peut être su, si ce n’est notre définitive impuissance à savoir, si nulle vérité ne peut être atteinte, à quoi bon apprendre en effet ? Une certaine conception du savoir impliquant l’identité de l’Être, la permanence du réel, la fixité de tout, sans doute Montaigne avec Socrate supposent-ils au contraire, le flux incessant d’un devenir qui transforme à chaque instant ce qu’il touche, rendant ainsi impossible quelque savoir que ce soit, entendu classiquement.  Comment pourrions-nous en effet connaître ce qui, d’un moment à l’autre, ne se ressemble pas ? Nous sommes conséquemment en droit de nous demander si l’identité des choses ne serait pas une illusion, et, ce faisant, nous ne serions pas les premiers à nous le demander.  Mieux ne vaut-il pas alors s’immerger dans ce changement même afin de connaître de façon im-médiate le mystère  de la vie ?  Certes la croyance en un Être est-elle rassurante en ce qu’elle permet le repérage, au même titre qu’une limite quelconque nous y autorise.  Certes est-il plus commode de souscrire à l’existence d’un point fixe pour croire en la possibilité d’un progrès quel qu’il soit.  Mais Blaise Pascal par ailleurs n’écrivait-il pas : « L’infini est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ? ».  Autant dire que dans ces conditions, nul n’est en mesure d’avancer ; tout mouvement ne tenant son statut que son rapport à un point immobile.  Réaffirmons-le, « savoir », au sens classique, pourrait bien n’être qu’une chimère à ranger au rayon des idoles ; tandis que « savoir » au sens où l’entend Montaigne consisterait à attester à tout moment de notre incapacité à saisir, à contenir, à comprendre ce qui nous excède de toute part et nous emporte, encore que ces « nous » laissent à penser qu’existe bel et bien un être fondamentalement identique à lui-même et qui serait la condition de possibilité de tout changement.  Nous notons au passage que notre langue est de part en part traversée par cette conception dominante.  Croire au « savoir », n’est-ce pas finalement se faire l’apologiste du mort contre le vivant voué à n’être jamais ce qu’il est ?  « La vraie science » prend acte de l’essentielle mobilité du réel.  La « fausse » est nécrophile.  La seconde cueille une fleur pour mieux l’étudier quand la première n’y touche pas et grandit avec elle.  A tout prendre, « la vraie science » choisit de se sacrifier sur l’autel d’un foyer incandescent où l’homme se fait co-opérateur.  A la réalité pétrifiée des objets, à la froide pierre volcanique de ce qui serait à connaître, elle préfère la réellité poétique et démiurgique de la forge principielle, autrement dit, la co-naissance considérée dans son sens étymologique.  A moins qu’avec Héraclite nous pensions qu’il n’y a qu’une chose qui ne change pas…le changement lui-même, savoir, communément, s’avère utopique, bien que commode. « Que puis-je savoir ? » questionnait Kant deux siècles plus tard; « …que je ne sais rien. » ; docte ignorance[1].                                           

[1] Allusion faite au livre de Nicolas de Cues (1401-1464): « La docte ignorance ».

© Thierry Aymès

NIETZSCHE ET LA QUEUE-LEU-LEU

Aaaaaaah Aaaaah Aaah Ah ! Tout l’monde s’éclate, à la queu leu-leu. Tout l’monde se marre, à la queu leu-leu. Tout l’monde chante, à la queu leu-leu. Tout l’monde danse, à la queu leu-leu

En 1987, les prix se libèrent, le parc d’attraction Eurodisney ouvre sa construction, Klaus Barbie est traduit devant ses juges qui le condamnent à la réclusion criminelle à perpétuité, le Club Dorothée donne sa première émission et…Dalida nous quitte tristement à 54 ans. 

Pour autant, la fête ne sera pas vue ici comme le fait d’une incapacité à regarder en face notre condition de mortel.  N’en déplaise à Blaise Pascal, nous ne verrons pas en elle un divertissement méprisable.  Et puisque la faucheuse viendra à point nommée et qu’elle est un scandale, traitons-là avec mépris.  Ne lui laissons que le dernier mot si cela peut lui faire plaisir et la rendre plus aimable. Nous ne plomberons pas l’ambiance.  

La vie plutôt !  La vie que diable ! La vie grouillante, bruyante, proliférante, mais la vie, par-dessus tout, par-delà les valeurs morales surtout.  André Bézu mourut à 63 ans d’avoir été cigale et de n’avoir pas compté.  Car la vie ne compte pas.  Elle s’enroule sur elle-même à la manière d’un chat indolent qui s’enivre de sa propre chaleur et s’endort de plaisir.  Elle avance comme l’étoile dans le magnifique livre de Jean Giono intitulé la rondeur des jours où l’on peut retrouver un temps naturel en rupture avec notre temporalité d’hommes modernes perpétuellement en fuite vers un avenir hypothétique.  Lisez plutôt : « L’étoile retourne, l’étoile sait, l’étoile se conduit avec intelligence sur un chemin sans vanité. Elle ne s’élance pas éperdument […] Elle s’accomplit. » Et plus loin encore: «  les jours sont ronds d’une divine rondeur, dans la mesure où ils proposent à chaque homme une somme de joies à savourer, et non pas des buts à atteindre ou des actes à accomplir. »

Oui, la vie est une ronde et les hommes en sont les enfants. Ils rient, chantent et dansent à tue-tête, non pour oublier demain et la seule promesse qu’il saura tenir, mais pour célébrer « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ».  Le présent vécu dans la joie est circulaire quand celui des horloges dessine soit disant le progrès et son cortège technologique. 

De la ronde, le petit André devenu grand ne garda que les mains qui relient les humains entre eux.  On doit y voir le symbole de leur fondamentale solidarité de vivants.  Il l’ouvrit cependant pour en faire une file… indienne ; un petit train humain dont il est dit qu’il mime la marche des loups lorsque ceux-ci se déplacent en horde. Ne méprisez donc plus celles et ceux qui se lancent à l’occasion dans la Queue leu-leu que Monsieur Bézu chantonnait en 1987. Sa simplicité chorégraphique est à l’image des gens humbles.  En phase avec la ritournelle des jours et des nuits, ainsi qu’avec le refrain rassurant de la lune et du soleil, sans doute sont-ils comme le paysan de Giono…encore.  « Il [Le paysan] savait être en fête …le pauvre homme des villes est un paysan qui a tout perdu. »  La Queue leu-leu est une farandole, ouverte cependant ; une mini-chaîne humaine qui aime à se promener au beau milieu des tables chargées de vivres et de saints breuvages.  Elle est une métisse, fille de l’élégant Apollon et de Dionysos le débraillé.

Friedrich Niezsche s’y fut joint avec allégresse et sans attendre s’il ne s’était dépensé corps et âme à la décrire d’une étrange manière contre les montreurs de « bisounours ».   Mais attention ! Encore eût-il fallu qu’elle eût été expurgée de sa guimauve, au moins en conscience. 

Dans sa « Généalogie de la morale » parue en 1887, il nous rappelle les douteuses fréquentations que les festivités et les supplices entretenaient à l’époque des rois.  Mais peut-être craignez-vous ce qui vient !? 

Oui, même de nos jours, la fête reste un exutoire, une vacance heureuse pour notre sauvagerie, et sous les traits inoffensifs d’une danse quelconque gît le cadavre encore chaud de notre bestialité.  Freud, père de la psychanalyse, ne le démentira pas. 

Alors que penser ?  La fête ne consisterait-elle qu’à satisfaire un instinct tenu en laisse dans la vie ordinaire ?  Bézu aura-t-il été pour finir le pire des hommes pour s’être consumé de son vivant jusqu’au dernier atome ?  Celles et ceux que nous appelons les comiques, nous le savons, sont généralement les plus angoissé(e) ; leur humour est leur politesse et leur angoisse n’est peut-être que l’expression privilégiée d’un conflit entre la puissance phénoménale de la vie et l’écrasante poussée inverse que la culture exerce sur eux.

Peut-on alors imaginer, à la lumière de ce qui précède, une fête bon enfant ? Ou ne peut-on, en tout état de cause, qu’affirmer, en adaptant une célèbre phrase du philosophe extraite de « Ainsi parlait Zarathoustra » que la fête est le fruit étincelant d’une humanité fondamentalement chaotique et belliqueuse ? 

Non, il faut comprendre celui dont on disait qu’il philosophait « à coups de marteau » en le créditant d’une vérité : « Il faut être grossier pour ne pas ressentir la présence du christianisme et des valeurs chrétiennes comme une oppression sans laquelle toute atmosphère de fête s’en va au diable ».  Les festivités désamorcent les bombes à retardement que fabrique la morale apostolique et romaine. Et c’est encore à Dionysos qu’il faut rendre grâce.  Il est besoin au moins d’autant de violence pour soulever le poids d’un héritage culturel qui s’efforça pendant des siècles de dissimuler la prodigieuse volonté de puissance qui sourd au fond de chacun de nous.  N’est-ce pas à l’occasion de certaines réjouissances populaires que d’aucuns se montrent incapables de retenir plus longtemps leur charge d’agressivité ?  Bagarre générale !!

« Faire la fête » à la Bézu n’est alors rien d’autre que de s’abandonner incomplètement au torrent dévastateur de la vie telle que Nietzsche nous la dépeint; incomplètement, mais suffisamment pour être un démineur expert d’utilité publique, au même titre que le sont sans doute les filles dites « de joie ».

Paix au bienheureux et salutaire symptôme qu’il fut juste avant d’aller s’allonger pour toujours, à défaut de s’asseoir, chez ce bon vieux Père-Lachaise.

© Thierry Aymès

UN MESSAGE QUI FAIT DU BIEN…

Aujourd’hui, je commence par vous donner à lire le message que m’a adressé une habitante du petit village d’Aureille situé à 29 km de chez moi. Il m’a fait chaud au coeur. Lisez plutôt :

 » Une habitante d’Aureille vous dit merci ! Cela fait longtemps que j’ai noté vos coordonnées et je ne manque pas de parler de vous à ceux et celles autour de moi, qui pourraient avoir besoin de vous ! Je suis très reconnaissante non seulement envers votre très grande générosité mais également votre humanité, votre empathie et surtout, surtout votre belle philosophie ! Vous deviez être un super professeur qui mérite un grand respect ! Je ne peux m’empêcher de penser à mon film culte en vous voyant : l’acteur génial qu’était Robin Williams et qui incarnait le rôle de ce prof génial qui voulait faire prendre conscience à ses élèves qu’il y avait autre chose à rechercher, bien plus loin que sur les bancs de l’école ! Vous savez certainement de quel film je veux parler ! Bravo pour tout ce que vous faites, ce que vous écrivez, ce que vous enseignez ! Vous faites du bien ! Je vous rendrai visite ! ».

Je me suis bien entendu précipité dans une salle de cinéma lorsque « Le cercle des poètes disparus » est sorti en 1989. Après quelques années à Paris et une vadrouille qui les ont suivies, je devais être de retour dans le sud avec mon actuelle meilleure amie qui était alors ma compagne. Ce film m’a évidemment marqué. À cette époque, je ne savais pas que je serais « prof » un jour ; il était impossible que je le devinsse, tant ma détestation de l’école avait été grande. Mais un déroulement singulier de ma vie en a décidé autrement et je le fus pourtant durant presque 20 ans… À ma manière cependant… Et au grand damn de certains…

Dès la deuxième année, mes élèves se souviennent certainement encore du très gros piège dans lequel j’avais décidé de les faire tomber pour les sensibiliser au pouvoir des médias et des autorités en général et pour les faire accoucher de leur esprit critique (Ils doivent avoir entre 44 et 45 ans aujourd’hui).

Un fax en provenance du CNRS de Toulouse m’était parvenu dans la nuit, et j’y avais découvert que, pour la première fois au monde, un chien issu d’une manipulation génétique entre un Rottweiler et un Whippet venait de s’exprimer en allemand et s’était exclamait : « Eh bien, ce n’est pas trop tôt, j’en avais assez de cette vie de chien* ! ». Faux documents à l’appui, fausses citations en guise de renforts, l’air dévasté, les cheveux en bataille et la voix tremblante, je pense pouvoir affirmer que tous mes élèves étaient tombés dans le panneau. C’était à Beaucaire, en 1995. À l’instar du petit village de Béthléem qui a vu naître celui qui deviendrait le Christ, le tout petit lycée où je travaillais alors était devenu le centre de tout, le lieu privilégié d’une Première qui allait bouleverser le monde dans les heures qui suivraient…

Mon traquenard pédagogique ne fut pas du goût de tous, mais sans doute eut-il à plus ou moins longue échéance l’effet que j’escomptais.

Merci encore à cette Dame pour son si gentil message. Bien que je n’aie pas adopté la posture psycho-soignante qui est la mienne aujourd’hui pour en être remercié, je suis heureux et renforcé dans mon désir de poursuivre dans cette direction lorsque je reçois ce genre de déclarations.

Très bonne journée à toutes et tous.

Thierry

* Nun, es ist nicht zu früh, ich habe genug von diesem Hundeleben.

FUSION = CONFUSION ?


Aimer, verbe fourre-tout par excellence. On aime sa femme, les fromages qu’elle a achetés ; on aime son chien à soi, son propre travail ; on aime l’amour bref…l’amour que l’on éprouve pour ceci ou cela ne semble pas exiger, sous l’influence de l’objet aimé, que l’on utilise un autre verbe pour le désigner ; aucune matérialisation, dans notre langue, de l’effet qu’opère l’objet chéri sur le sujet aimant. A tout le plus faut-il imaginer sur parole que l’amour d’un tel pour son épouse diffère qualitativement, de celui qui l’anime lorsqu’il se trouve devant un bon plat. Mais en dépit de sa décontextualisation, et sachant que Françoise Dolto est pédiatre et psychanalyste pour enfants, il y a fort à parier que la phrase à commenter fasse allusion à l’amour d’un humain pour un autre. Trêve de plaisanterie, n’est-il pas étrange a priori de penser qu’il n’y aurait amour que dans la séparation et non dans la fusion ? Affirmer ceci, n’est-ce pas dire le contraire de ce que pensent la plupart des gens ?


Voyez comme il semble aller de soi que dans un jeune couple chacun aspire à l’union avec l’autre, rejouant ainsi la définition qu’un certain Aristophane donne de l’amour dans Le Banquet de Platon ! Le mythe d’un hermaphrodisme initial est bien présent, jusque dans nos expressions les plus courantes. « Je te présente ma moitié ! » me dit un jour un ami que j’avais perdu de vue. Est-il besoin d’en dire plus ?


À y regarder de plus près, que désirent les amants en vérité ? ou, plus précisément, que ne désirent-ils pas ? (inconsciemment s’entend). Ils ne désirent pas l’autre en tant qu’autre, mais en tant que même. Ce qu’ils veulent, c’est la ressemblance. D’ailleurs, ne disent-ils pas : « c’est fou, on est pareil ! On a les mêmes goûts, les mêmes rêves, les mêmes projets ; c’est génial !». Génial oui, mais pour combien de temps ? Le réveil ne risque-t-il pas d’être cruel ? Comment ne se rendent-ils pas alors compte de l’immense part narcissique en oeuvre dans leur attachement mutuel ? L’autreté de l’autre, son altérité est précisément ce qui doit disparaître dans la fusion. Il s’agit de l’annuler en tant que désir autonome potentiellement en désaccord avec le mien. D’où une conclusion qui semble s’imposer : l’autre pourrait bien n’exister qu’à proportion de la résistance qu’il oppose à mon désir. N’est-il pas alors souhaitable qu’il me résiste dans la mesure où seule cette résistance me garantit une sortie salutaire hors de moi-même ? Car l’amour fusion est cannibale en ce qu’il n’envisage l’autre qu’en tant que prolongement de soi, nous l’avons compris. Il ne le laisse pas être différent ; il a peur de la différence dans la mesure où elle le menace de solitude. « Aimer dans la séparation » est tout autre chose. Il s’agit de prendre acte de l’irréductible autreté de l’autre au même et de l’insurmontable solitude existentielle dans laquelle chacun se trouve. C’est en ce sens et en ce sens seulement que l’autre peut apparaître en tant que tel et permettre une véritable rencontre.


Le mot « séparation » est à entendre ici dans sa dimension orginelle. A peine né(e)s, nous sommes de facto séparés et la vie n’est finalement qu’une succession de séparations venant confirmer la première. « Vivre l’amour » impliquerait donc une certaine distance qui ne nous permettrait pas de transformer une douce et saine proximité en une promiscuité mortifère. L’autre ne serait plus alors un complément, mais un supplément. D’une certaine façon, pour « aimer vraiment » encore faut-il se savoir inexpugnablement seul et tenir à ce que chacun le reste. C’est ainsi que l’amour ne peut pas être qu’un sentiment. Etonnant en effet !


© Thierry Aymès

LA PHILOSOPHIE PEUT-ELLE SOIGNER ?

Vaste question à laquelle nous répondrons sans hésitation que c’est sans doute une de ses  vocations premières et, à coup sûr, sa spécificité.

La pensée n’est pas en effet l’apanage de la philosophie.  Certes n’existe-t-il pas d’objet précis auquel la philosophie s’intéresse, et sans doute est-ce ce qui lui valut sa réputation de « reine des sciences » dans la mesure où elle est censée être à même de fonder toute chose, mais l’Histoire pense, les mathématiques pensent, la physique pense, la politique, la sociologie, et le plus rigoureusement possible.  De même, la philosophie est curieuse par nature, elle cherche à connaître et comprendre l’univers dans lequel nous vivons et celui que nous sommes, mais c’est à n’en pas douter, dans le but unique de nous rassurer.  Il n’est, entre autres, que de lire Épicure (….) et sa fameuse Lettre à Ménécée pour s’en convaincre. 

À son époque, l’hypothèse de l’Inconscient psychique était très loin d’être conçue et seule, la pensée logique et consciente tenait lieu de garant vers la paix. Ainsi pouvait-on comprendre, grâce à lui, que la Mort n’était effrayante que par une fâcheuse erreur de raisonnement.  Mais, pour bien saisir son point de vue, encore faut-il connaître sa Physique d’où découle son discours rassurant sur la Mort. Nous comprenons alors que d’une conception strictement atomiste du monde dérive un mode de vie, une éthique. 

D’une doctrine matérialiste, nous aboutissons ici à la certitude logique que la Mort est une chimère et que seule la vie doit être notre préoccupation. Dès lors, « comment vivre sans souffrir et sans faire souffrir ? » restent vraisemblablement les seules questions d’importance donnant possiblement sur un hyperépicurisme qui reste peut-être à penser.

Est-il donc absolument nécessaire de chercher à désamorcer son Inconscient subjectif ou, plus profondément encore l’Inconscient Collectif pour parvenir à la sérénité ?

Nous ne le pensons pas !  Bien sûr, les lourdes psychopathologies ne sauraient se contenter d’une approche philosophique, mais bon nombre d’entre nous ne souffrent-ils pas d’une incohérence logique qu’il est bien souvent aisé de dénoncer, à condition de le vouloir et de prendre le temps nécessaire à cette tâche ?

Le langage courant charie à n’en pas douter une kyrielle de présupposés dont nous ne  soupçonnons pas l’existence.  Ces présupposés, entendons par là, ces affirmations admises comme allant définitivement de soi, orientent sans conteste notre façon de penser ainsi que nos manières d’être et de sentir.

Il s’agit alors d’inspecter ce sur quoi nous nous sommes innocemment édifiés en tant que sujets et de poser les bonnes questions dans le but de valider ou non notre assentiment.

Qui, par exemple, pourrait contester qu’une infrastructure judéo-chrétienne préside à notre façon d’aimer, à notre vision de l’amour à laquelle les notions de fidélité et de famille semblent être indissociablement accolées ?  Même les plus grands mécréants pourraient très bien continuer de charrier cette représentation deux fois millénaires au point de la confondre avec une évidence dont notre affectivité même ne serait que l’épiphénomène insoupçonné.

Sentons-nous, éprouvons-nous avant de concevoir ou est-ce plutôt l’inverse ?  Question métaphysique s’il en est qui n’est pas sans rappeler la circularité de la question mettant en scène l’oeuf et la poule. Nombre d’athées ne parviennent que très superficiellement à déloger leur judéo-chrétienté en ne proposant leur transformation qu’à un niveau politique. Mais que serait-il advenu si Spinoza et sa conception du Désir étaient chronologiquement arrivés avant Platon ?  Cette question n’est pas inintéressante. N’est-il pas vrai que la substitution de l’héliocentrisme au géocentrisme eût pu arriver bien plutôt si les conjonctures et les configurations politiques n’eussent pas interdit toute transformation ?

Pythagore semble avoir conçu la rotation de la Terre sur elle-même en même temps qu’autour du soleil bien avant Copernic et Galilée, il en fut de même pour Aristarque de Samos, or le géocentrisme ne succomba vraiment qu’au début du 17ième siècle et nous l’évoquons encore et toujours au gré de certaines expressions courantes comme: « Le jour se lève. » et « La nuit tombe. ».

C’est à partir de clichés aussi simples que ceux-là que la philosophie thérapeutique se donne d’officier.  Immense labeur qui n’est pas sans danger me direz-vous, certes, et pour cette raison, une thérapie philosophique ne s’adresse qu’à une catégorie de personnes suffisamment stables et fortes pour envisager le travail, car il s’agit bien d’un travail.  

Mais n’en va-t-il pas de notre liberté même, de notre capacité à ne plus subir le poids d’un prêt-à-penser absolument impersonnel qui fait le jeu du Pouvoir ?

  • Heureux est donc le temps où nous vivons qui nous autorise la liberté de penser et de proposer ce que nous pensons à qui veut bien l’entendre ! 
  • Heureux est donc le temps où nous pouvons nous lever du limon où l’impersonnalité d’une pensée réflexe nous tient prisonnier !

La philosophie thérapeutique part donc du principe que tout un chacun se voit ordinairement aliéner dans une phraséologie  aux allures gaillardes et se donne de rendre au consultant sa puissance créatrice en même temps qu’organisatrice. 

Elle n’a pas pour objet la mise au grand jour du « continent noir » que dénonce Freud, mais elle vise à rendre tel locuteur conscient, autant que faire se peut, de ce qu’il met en mots.

Contrairement à l’idée reçue, sans doute faut-il s’écouter parler pour savoir ce que l’on dit.

© Thierry Aymès