WHAT D’YOU THINK ?

Manipulateur-trice : personne condamnée à ne plus jamais pouvoir donner la preuve de sa bonne foi face à des accusateurs qui, même s’ils venaient à être convaincus par l’accusé lui-même de s’être trompé(s) de diagnostic pourraient toujours penser qu’ils ont été manoeuvrés pour en être arrivés à changer d’avis.

© Thierry Aymès

UNE TENTATIVE MAGIQUE

Généralement, une rupture sentimentale est accompagnée d’une tentative que l’on pourrait qualifier de « magique ». Rompre n’est pas suffisant; il convient de faire en sorte que votre désormais ex-partenaire se voit comme vous le voyez en le quittant. N’est-ce pas une façon psychologique de jeter un sort ?

Avant cela, la personne que vous disiez aimer se voyait belle tant physiquement que moralement en faisant un détour par l’amour que vous lui portiez; en d’autres termes, elle vous avait délégué le pouvoir de la béatifier en la rendant aimable à ses propres yeux; mais voilà qu’au jour de la rupture, vous souhaitez que la même délégation produise l’effet inverse. Le plus souvent, il ne s’agit pas simplement de quitter, mais d’envoyer l’autre en Enfer avant de refermer la porte derrière soi.

Aimer, et probablement aimer « mal », consiste donc habituellement à donner à l’autre le pouvoir de vous sidérer, c’est à dire de vous propulser dans les étoiles; malheureusement, aimer ainsi, sous le coup d’une séparation, condamne l’amant à mort. Aimer ainsi revient à aliéner sa capacité à s’aimer « soi »(sans narcissisme), équivaut à envisager l’autre comme un sauveur qu’il n’est pas ou qu’il n’est que dans la mesure où il est de fait et en même temps un condamnateur.

© Thierry Aymès

LA VICTIME VIGOUREUSE (à suivre)

Depuis quelques semaines, le mot « victime » est le mot que j’entends probablement le plus souvent chaque jour. Ce qui est étonnant, c’est la signification étymologique de ce terme. A priori, elle ouvre un abysse intéressant.

Du latin « Vigere », être plein de force, d’entrain, de vie, il serait en outre apparentable au grec « hygiès » signifiant, sain, bien portant.

Avec le temps, la victime serait celle dont la vigueur, la santé, la force auraient été entamées au point de ne laisser apparaître que son contraire, à savoir sa diminution, son infirmité, son handicap, son traumatisme…

Une fois cette bizarrerie explicitée, je remarque qu’il n’est pas rare d’entendre les auteurs de violences conjugales ou familiales se victimiser. Auraient-ils alors le sentiment d’avoir été dévoyés de leur vigueur initiale ?

À n’en pas douter, à tout le moins, chaque auteur estime-t-il avoir été délogé de sa tranquillité première. Entendez par là qu’à ne pas être remis en question par le discours de sa compagne, à ne pas être bousculé quant à sa position de dominant solaire, la plus petite immixtion d’un doute dans l’image qu’il se fait de lui-même le conduit à ne plus être en pleine possession de sa pleine vitalité et justifie son réflexe qui consiste à récupérer sa verticalité.

L’auteur, à ses propres yeux, ne serait tel que de vouloir conserver son intégrité de mâle, sa situation dominante que, jusqu’ici la plaignante n’aurait fait que corroborer par son discours ou, plus largement, par son comportement.

Quoi qu’il en soit, la notion même de « victime » reste problématique en diable dans le sens où elle pose d’emblée la plénitude de la force initiale de chacun comme le critère à partir duquel celle de violence peut être établie.

Or, n’y a-t-il pas précisément de l’humain là où il y a renoncement à la pleine vitalité de chacun en vue de valeurs supérieures que seule la Raison est à même d’édicter ? En un sens, une certaine castration n’est-elle pas humanisante ?

J’arrêterai là mon improvisation tant il me paraît évident qu’un être ne peut rester entier si son entièreté est pulsionnelle et négatrice de celle de son semblable. Heureuse donc est la victime qui, par la seule présence d’un autre, comprend qu’elle doit renoncer à une certaine intégrité pour en gagner une plus humaine.

On ne naît pas humain, on le devient. L’être humain est une promesse, une vocation, un possible qui ne pourra advenir qu’au nom de l’autre envisagé comme un frère (ou une soeur). Seule cette profonde reconnaissance garantit une saine élaboration de soi.

© Thierry Aymès

C’EST FICHTEMENT VRAI ET ÇA BERGSONNE BIEN !

Hier soir, j’ai refermé un livre après avoir lu ces quelques mots de Johann Gottlieb Fichte (ce philosophe pour sans-culottes). Ils ont été écrits en 1796.

« En un mot, tous les animaux sont achevés et parfaits, l’homme est seulement indiqué, esquissé… La nature a achevé toutes ses œuvres, mais elle a abandonné l’homme et l’a remis à lui-même […] Tout animal est ce qu’il est, l’homme seul originairement n’est rien. Il doit devenir tout ce qu’il doit être et puisqu’il est un être pour soi, il doit le devenir par lui-même. »

(Fondements du droit naturel)

il est de ces phrases qu’il est parfois préférable de ne pas recouvrir; de ces phrases dont la résonnance nous oblige et réclame à voix basse l’infusion d’une nuit de sommeil.

Ce n’est que de très bon matin que je peux y ajouter quelques autres qui ne sont toujours pas de moi et auxquelles je souscris tout autant qu’à celles du philosophe allemand.

« L’homme est le seul animal dont l’action soit mal assurée, qui hésite et tâtonne, qui forme des projets avec l’espoir de réussir et la crainte d’échouer. C’est le seul qui se sente sujet à la maladie, et le seul aussi qui sache qu’il doit mourir. Le reste de la nature s’épanouit dans une tranquillité parfaite. »

Henri Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion (1932)

Au sujet de cette dernière citation, d’aucuns rétorqueront à coup sûr que certains animaux (« non-humains » comme l’on dit de nos jours) savent qu’ils vont mourir, mais encore aujourd’hui, aucune étude sérieuse ne nous permet de le penser avec certitude. À lire cependant l’article de Monsieur David Peña-Guzmán intitulé : « Les animaux non-humains peuvent-ils se suicider ? » et le livre du Dr Jessica Pierce : « Un nouveau regard sur le suicide des animaux ».

Bonne journée.

© Thierry Aymès

PRIVIC

Plus que jamais, les violences conjugales, qu’elles soient verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles sont dénoncées par les médias. Sans doute est-ce là une très bonne chose quand on sait qu’en 2021, les violences au sein du couple ont entraîné la mort de 143 personnes.

Il est avant tout important de comprendre qu’une plainte portée à leur encontre auprès d’une gendarmerie ouvre le passage vers le domaine dit « privé » du domaine « public ». En ce sens, pouvons-nous dire que la sphère privée n’est jamais ce qu’elle est que « provisoirement » et qu’il n’existe en définitive que du « Privic ».

À faire en sorte que chacune et chacun sache que cette fenêtre existe, le calme pourrait enfin régner dans les ménages… Quitte, certes, à ce que les amoureux se regardent désormais en chiens de faïence et quitte à ce que l’amour, tel que nous l’avons connu ne disparaisse. Mais lorsqu’une structure interne n’existe pas, lorsqu’un contrôle paraît définitivement impossible de soi à soi, n’est-il pas souhaitable que l’exosquelette de la loi et de la justice agisse par défaut ? Et en quoi ledit amour ne devrait-il être que sentimental quand on en connaît les si nombreux écueils ?

Reste alors la question des limites, laissé à l’appréciation de chacun-e.

© Thierry Aymès

RAPPORT N’EST PAS RELATION

(Extrait d’une conférence enregistrée)

Julien Green écrivait: « L’aboutissement logique de l’érotisme est l’assassinat ». J’adhère à cette formule. J’ai même entendu dire que certaines actrices pornos avaient été réellement assassinées à la fin d’un film…

La mise à distance dans le jeu amoureux comporte semble-t-il quelques dangers. Sur ce chemin, une prostituée qui se fait payer est intéressante en l’occurrence en ce qu’elle autorise son client à lui « faire l’amour » de façon strictement hygiénique et sans considération pour la personne qu’elle est (ce qui ne veut pas dire que tous ses clients seront dans ce « rapport »). Elle permet à celui qui lui « fait l’amour » de ne pas s’extraire de son fantasme. De n’avoir au sens strict qu’un « rapport » avec lui-même. De même, peut-être, un analyste permet-il à son « analysant » de l’utiliser (comme un simple instrument donc) pour plonger dans son inconscient et le dispense-t-il de quelque délicatesse et détour que ce soit. Se connaître soi-même pourrait très bien ne se faire que par delà Bien et Mal par le truchement d’un « rapport » technique à l’autre rémunéré. Rapport n’est pas relation. Le rapport n’est pas humain…

En effet, le lien qu’établit la somme d’argent que l’on donne à son analyste en quittant son cabinet est un « non-lien » en ce qu’il objective et met à distance la personne de l’analyste et qu’en tant qu’il est objectivé, nous autorise à l’envisager, non comme un être humain dont je serais responsable à chaque fois que je m’adresserais à lui, mais comme l’occasion d’un dialogue authentique avec moi-même…

Dans le cadre d’une cure « psychanalytique », l’analysant n’a que faire de l’analyste qui n’est censé intervenir que de façon « technique » dans son discours. Le dialogue, dans la cure, ne se passe pas entre un homme englué dans sa névrose et un autre qui s’en serait extrait (partiellement ou totalement), mais entre l’analysant et lui-même par la médiation d’un support, d’un écran blanc autorisant le transfert, et que symbolise l’analyste. À proprement parler, l’analyste n’est pas un « être humain »*, il est un « outil »…et on ne dialogue pas avec un outil…

© Thierry Aymès

* Je précise que je parle ici de psychanalyse et non de psychothérapie.

LA VIE MÉCANIQUE

Il y a ceux qui s’y complaisent et ceux qui ne la supportent pas; ceux qui la plébiscitent et ceux qui la conspuent. Même sans métro, il y a quand même le boulot et le dodo, les mêmes gestes, les rituels profanes. Quand certains, à ce qu’ils disent, ne vivent que de se renouveler, de croître, de s’inventer, d’autres ne jouissent que de se ressembler. Quand certains ne peuvent concevoir une vie sans inspiration, d’autres s’en méfient et ne courent qu’après le même, par souci d’économie… Semble-t-il.

Mais sans doute serait-il trop simple de scinder la gent humaine en deux catégories et de n’en glorifier que la part créatrice. Peut-être n’existe-t-il entre elles qu’une différence d’être, de posture existentielle.

Vue du balcon, telle personne peut donner le sentiment d’un comportement mécanique, alors que de l’intérieur, elle le vivra à chaque fois comme un moment de vie parfaitement nouveau sans même s’en rendre compte. Au secours de ce point de vue, nous pouvons par ailleurs invoquer le quotidien des moines ou de tout autres ascètes qui, dans leur grande majorité, s’en tiennent volontairement à un quotidien sans fantaisie aucune, mais habitent pleinement chaque seconde ou s’efforcent de l’habiter de la sorte.

C’est alors que ceux qui ne peuvent souffrir la monotonie d’un rythme, d’une semaine, font possiblement montre d’impuissance; c’est alors que l’artiste ou l’aventurier n’exprime dans sa quête de nouveauté qu’une incapacité à goûter chaque instant qui se présente avant de passer. L’instant présent, tellement célébré de nos jours, serait en définitive le don des quidams prisonniers d’une vie mécanique… En apparence seulement, tandis que les passionnés du changement ou de l’évolution ne seraient pas à même d’être là où ils sont, toujours tendus vers une herbe plus verte et comme poursuivis par un train-train qu’ils assimileraient à la mort.

Bien entendu, cette dichotomie n’existe pas, si ce n’est dans l’esprit des personnes qui préfèrent les « jugements commodes » à la « compréhension » bien plus ardue. Ce serait trop simple. Et comme le dirait K.G Jung (avec d’autres) c’est pour cette raison que la majorité d’entre nous préfère juger.

© Thierry Aymès

ET EN PLUS…

Tout comme moi, sans doute avez-vous déjà entendu dire d’une jeune femme qui venait de mourir brutalement : « Et en plus, elle était tellement jolie! » Eût-elle été moins agréable à regarder que sa disparition eût été vraisemblablement plus acceptable…

C’est un fait, une beauté qui meurt émeut bien plus qu’une apparence moins unanimement séduisante. Ainsi l’humain est-il fait que partout sur la planète, la tristesse est plus grande quand la mort emporte un beau visage.

Je sais ce que vous pensez; il n’existe pas de définition de la beauté qui soit universelle, certes; mais sans vouloir entrer dans une réflexion profonde au sujet de cette Insaisissable caractéristique, disons que chacun a la sienne et éprouvera plus de regret en fonction d’elle, au cas où une personne de sa connaissance qu’il trouverait ravissante venait à le quitter.

Pourquoi donc la beauté devrait-elle rendre la Faucheuse encore plus ingrate ? Telle femme ou tel homme qui s’en trouve gratifié(e) est-elle ou est-il pour quelque chose dans cet avantage ? Non pas ! Mais sans doute pouvons-nous penser qu’à son insu chacun voit en elle comme l’éclat d’un ailleurs éblouissant qu’il souhaite éternel et que son implacable broiement désespère.

© Thierry Aymès

QU’AVEC TON COEUR

Beaux

Tes yeux sont beaux

J’les veux toujours

Je sais, j’vais vite

Mais j’ai pas l’temps

Paraît qu’c’est grave

Qu’ça finit mal

Qu’ça s’arrête net

On sait pas quand

Alors vas-y

Prends-moi la main

Jusqu’à peut-être

Jusqu’à bientôt

Dis-moi qu’la vie

C’est pour toujours

Même si c’est faux

Fais-moi l’amour

Qu’avec ton coeur

J’en veux pas plus

C’est bien plus…

Beau

© Thierry Aymès

JEAN-YVES LELOUP EN PRÉFACE

Le 17 août 2015, cinq jours après que je lui eus envoyé mon manuscrit intitulé : « Sous la mémoire » par mail, le Père orthodoxe Jean-Yves Leloup dont j’ai tout de suite aimé la lumière me fit grâce d’une préface qui me réjouit.

« Thierry Aymès est sans doute ce que les « anciens » appelaient un « vrai philosophe » ; quelqu’un qui ne se contente pas de spéculer sur le Réel, mais s’y affronte et se transforme à son contact, ou encore un « philosophe artiste » à la manière de Nietzsche, qui se méfie des concepts pour mieux éprouver ses affects et ses percepts. Son témoignage est personnel et particulier, il ne prétend ni à la vérité ni à l’universel.

Dans un style à la fois léger, concret et profond, qui est peut-être le style des très grandes chansons, il nous introduit à ce qu’on pourrait appeler une « ontologie du dérisoire », ou encore une « phénoménologie » du sourire, de la caresse et de la bise…

Dans la proximité de la mort et de l’abime de silence que chacun porte en soi, il nous montre « la vulgarité de tout savoir » et l’intensité divine du moindre détail : la Présence de l’Instant, qui échappe aux nostalgies du passé et aux projets de l’avenir, et nous plonge dans ce que certains appellent : « la Vie éternelle », la Vie tout court, ou le « non-temporel », qui n’est pas un « arrière monde » mais l’intériorité même de ce monde.

La vie est un océan dont nous connaissons très bien les écumes et dont nous ignorons presque parfaitement la profondeur. Le rôle de l’animateur en Ehpad, pour Thierry Aymès n’est pas de nous distraire du Réel, mais de revenir en Sa présence et de découvrir sous ses apparences fiévreuses et chancelantes, l’étrange gratuité de la Vie qui se donne.

Regarder la mort en face comme on regarde la violente beauté de certains « couchers » du soleil ! Il est donc possible d’être lucide sans être désespéré, d’être croyant sans être imbécile, Thierry Aymès nous épargne les discours pieux et les refrains pathétiques sur l’absurdité de notre existence.

Bien sûr, la vieillesse ou plutôt « les vieux », chacun avec son nom propre, la maladie ou plutôt, la Parkinson, l’Alzheimer, chacune avec ses pathologies propres, restent à penser et je m’étonne que peu de philosophes, à l’instar de Thierry Aymès ne s’y emploient. On pourrait alors discuter ou « disputer » les mots d’Henri Bergson : « conscience signifie d’abord mémoire »point de conscience sans mémoire ; est-ce si sûr ? La conscience est-elle toujours conscience de quelque chose ? Ne pas avoir conscience de quelque chose, passée ou à-venir, est-ce nécessairement être inconscient ou sans conscience ? La pratique de la méditation ne conduit-elle pas à une « conscience » sans objet, à une joie sans objet, à un amour sans objet ? dont l’Alzheimer serait le versant sombre ?

De même qu’on a pu dire que le schizophrène et le mystique nagent dans les mêmes eaux, mais là où l’un nage, l’autre se noie. Pourrait-on dire que la maladie d’Alzheimer nous conduit dans des états de conscience, « sans mémoire, sans projection de passé et de l’avenir », proche de la pure présence que connaît le Sage. Mais là, où l’un goûte la pure conscience sans objet, conscience de la conscience, l’autre demeure inconscient, « être en soi », sans être pour autant réductible à une chose ou à un objet ? Il nous faudra sans doute beaucoup de silence pour comprendre le silence de certains malades, ne pas se hâter de traduire ce qu’en se taisant ils ne cessent de dire.

Le livre de Thierry Aymès contient aussi un bel éloge des aides-soignantes et de tout le personnel de l’Ehpad qu’il a connu, et on aimerait à penser que tous, lui soient semblables, c’est là, acte de justice ; rendre à ces personnes l’honneur qui leur est dû. Ce sont elles les témoins de la vraie gloire, loin de celles des néons (des néants).

La vie donnée est bien celle qu’on ne peut plus nous prendre. L’Amour est la seule réalité qui soit plus forte que la mort, c’est le seul Dieu qui ne soit pas une idole, et il se révèle dans les gestes de la plus triviale attention.
Merci à Thierry Aymès de nous avoir donné à voir et à entendre, des hommes et des femmes si singuliers (nul ne doute de leur ‘ipséité’), ‘heureux de se courber, beaux comme des milliers de matins’ « 

Merci à lui.