DE LA BÊTE À L’ANGE…

Dans « Du Je au Nous : L’intériorité citoyenne, le meilleur de soi au service de tous », le psychothérapeute Thomas d’Ansembourg écrit ceci :

« La violence n’est pas l’expression de notre nature, elle est l’expression de la frustration de notre nature. »

Que peut-on comprendre à partir de cette citation ?

La nature humaine, selon l’auteur, ne devrait pas s’exprimer par la violence qui n’est que le symptôme d’une frustration dont elle souffrirait. Même décontextualisée, nous pouvons deviner que par ces quelques mots, d’Ansembourg sous-entend que notre nature, lorsqu’elle n’est pas « empêchée », lorsqu’elle peut se déployer harmonieusement, sans trop d’entraves, conduit chacun de nous à se construire par le biais d’un rapport à l’autre envisagé non pas comme un castrateur, mais comme un tuteur sans lequel nous risquons de rester engluer dans notre pulsionnalité ou un vis-à-vis nous contraignant heureusement à nous construire… verticalement, en direction du meilleur de nous-même. Le bon « Moi », le « Moi » véritablement humain, appelé le « Soi » par certains, serait en définitive le résultat d’une sublimation réussie. Ainsi serions-nous invités à passer de la bête à l’ange en faisant l’économie de l’Homme.

Au fond, il y a dans cette affirmation une conviction intime et claire : « L’amour est la réalité première ». Non pas l’amour possessif bien sûr, mais celui qui nous donne le devoir de respecter la personne que l’on dit aimer en ne nous conférant aucun droit sur elle. Or, cet amour, advient le plus souvent avec le temps; c’est un fait.

À moins qu’à lire l’intégralité de son livre, je ne rencontre la nuance que je suis sur le point d’apporter à son propos, je les discuterai en disant ceci :

La nature humaine est une virtualité qu’une vie humaine peut actualiser. La temporalité de cette nature doit à mon sens être prise en compte, sans quoi nous risquons de tomber dans un idéalisme désincarner sans application possible au quotidien. C’est la fameuse « cause finale » aristotélicienne et la téléologie qu’elle implique qu’il faut ici faire entrer en ligne de compte.

La nature humaine n’est pas un fait, elle est un « à-faire » que seul un travail sur soi, une réflexion orientée par une intuition peut activer.

Certes, dans un monde idéal, n’y aurait-il que des Christ, nous en sommes d’accord, mais en réalité, il n’y a que des hommes et des femmes plus ou moins frustré(e)s et donc, il y a violence.

Violence verbale, violence du pouvoir, violence sociale, violence sexuelle etc., et toutes, à mon sens, ne manifestent qu’une seule et même chose, notre difficulté à renoncer au « Je » pulsionnel, au « Je » agi par la pulsion de vie la plus reptilienne, pour élaborer un « Nous »… pour faire civilisation. Ce « Nous » n’étant en définitive que l’Esprit-Saint (au sens laïque) libéré des entraves égotiques les plus réflexes.

Préférer « la relation » à « soi », suppose un long processus alchimique de transformation nécessitant un vécu qui, à bien y regarder, est toujours parcouru de violences. Celle qui nous intéresse, à savoir la violence conjugale (et/ou familiale) n’est qu’une modalité de la violence inhérente à notre double nature, à la fois pulsionnelle et « humaine » au sens fort, c’est-à-dire « spirituelle ».

La seule violence légitime est celle qui nous permet de nous arracher à la penser commune (la Doxa), mais aussi à la cristallisation d’un Moi édifié sur des bases essentiellement instinctives.

C’est de la naissance procédant de cette légitime violence que nous devons tous nous inquiéter au sein d’une société qui va à rebours de cet envol en ne s’adressant le plus souvent qu’à notre ventre.

® Thierry Aymès

QUI A TUÉ LA GRÂCE ?

« Ne rien laisser au hasard ». Cette expression pourrait passer inaperçue, si elle ne signait pas, l’air de rien, la mort de la grâce et conséquemment de la gratuité. Intéressante remarque. Je me la suis récemment faite à l’occasion de mon habituel vagabondage pré-morphique, c’est-à-dire juste avant de m’endormir vers une heure du matin.

En effet, à vouloir tout contrôler, à tout calculer en fonction de nos intérêts ou de ce qui paraît cher à nos coeurs; à vouloir réduire le hasard à un très subtil enchaînement de causes et d’effets maîtrisable, nous ne donnons aucune chance à la grâce dont le propre est très précisément de ne pas s’inscrire dans quelque mécanisme que ce soit.

Parler de la grâce, ne revient-il pas au final à présupposer l’existence d’un point de liberté inconditionné, situé hors de la machine-monde ? Bien sûr que si ! Grâce et miracle, même combat.

Quand, par association, l’on pense avec Céline que « Seul ce qui est gratuit est divin », entendons par « gratuit », ce qui procède effectivement de la grâce, du coeur, de l’amour désintéressé, alors, demander une rémunération devient une grossièreté.

Grâce, gratuité, gratis… Nous y voilà !

Reprenons : À désirer conjurer le hasard dont nous précisons en définitive qu’il n’existe pas, à souhaiter que tout soit « sous contrôle », « sous la main », « à disposition », nous faisons conséquemment du monde et de notre existence des marchandises que la plupart d’entre nous ne peuvent pas s’offrir.

Ce qui n’est pas gratuit a un prix, celui de l’orgueil des hommes à vouloir tout soumettre, tout vendre, tout échanger dans le but de croître d’une mauvaise croissance.

CONCLUSION : L’assassinat de la grâce par le biais d’une volonté de contrôle absolu du hasard assimilé ni plus ni moins qu’à une très fine mécanique, a très certainement été perpétré par un entrepreneur avare et avide de pouvoir que la notion même de gratuité mettait hors de lui. Ceci dit en ne plaisantant presque pas.

® Thierry Aymès

L’ÉGOCENTRICITÉ HUMAINE

Si, comme je le pense, la vie animale brute, la vie animale la moins consciente, a une tendance paranoïaque manifeste (il n’est que de tenter d’approcher quelque animal que ce soit pour s’en persuader, à moins qu’il ne soit outrancièrement domestiqué), que penser des personnes que l’on dit égocentriques ? Ne vont-elles pas à rebours de cette paranoïa en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour attirer les regards et les désirs au lieu de les fuir pour s’en protéger ? Et si oui, peut-on s’autoriser à conclure que les égocentriques sont ainsi dans la mesure où ils sont très certainement animés par une pulsion de mort ?

Non ! Je ne le crois pas. Bien que certains égocentriques aillent jusqu’à se détruire ou tenter de se suicider pour attirer l’attention de leurs semblables, m’est avis qu’ils sont avant tout mus par une pulsion de vie et se sentent au contraire menacés par l’indifférence de celles et ceux qui les entourent. Ils ont comme l’intuition de leur être dont le propre est d' »être-avec » plutôt que « d’être-coupé-de ». Si comme l’a écrit Paul Ricoeur : « Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui », alors je ne puis être moi-même qu’à condition d’être ontoliquement* lié à un autre que moi-même. Dès lors, vouloir attirer l’attention ne fait que manifester cette peur de n’être pas orinellement lié à autrui et conséquemment de n’être pas né à la communauté humaine; non pas un désir de mort, mais de vie.

* Dans mon essence même.

© Thierry Aymès

L’AMOUR DES PSY

Par écrit, elle lui demande :

1/ Pour quelle raison crois-tu être attaché à moi (ou aux moments qu’on passe ensemble) ?

Il lui répond :

Au risque de te décevoir, je répondrai en philosophe. C’est à cette altitude que je pense être dans le vrai. La trivialité des sentiments et l’approximation de leur expression quotidienne ne m’a jamais paru souhaitable.

Qui es-tu ?

Michel Onfray (que tu apprécies) ne démentirait probablement pas ce que je m’apprête à t’écrire sans savoir ce qu’au final il en sera vraiment.

J’ai bien l’intuition de ce qui pourrait émerger, mais une intuition est informelle et s’actualise toujours dans un discours avec son lot de surprises que l’on doit viser si l’on tient à penser avec sérieux ; et le sérieux lorgne du côté de l’essence « vive ».

Dire « Je t’aime » suppose une foi en un « Je » que par commodité nous identifions le plus souvent au « Moi » psychologique, en un « Toi » qui est son pendant analogique et « altéré » (c’est-à-dire « supposé de l’autre côté ») et enfin en un amour en l’occurrence « verbalisé » (Ce peut-il d’ailleurs que l’amour soit autre qu’un verbe ? Peut-être même est-il le Verbe dont il est question dans l’Evangile de Jean 1-1 : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu. » 

De ces trois énigmes nous faisant communément une évidence, un va-de-soi commode au bavardage ; au vide articulé. Malheureusement, aucune d’entre elles ne m’est une certitude.

Si je fais le métier que je fais aujourd’hui, et si j’ai été professeur de philosophie pendant 19 ans après avoir obtenu un Master et cheminé sur les routes musiciennes quelques années plus tôt, c’est qu’à mes yeux, rien ne va de soi, que tout nécessite un éclaircissement (dans la mesure du possible).

Je ne sais par conséquent pas qui Tu es, ni qui Je suis, ni ce qu’est réellement Aimer.

Tu es originellement mouvante comme moi-même et seuls certains de nos traits psychologiques, le plus souvent nos traits névrotico-psychologiques, nous garantissent une identité, ou plus exactement une répétition-identifiante dont j’ai maintes fois perçu l’Au-delà.

Qui es-tu donc ?

En premier lieu, une obstruction… Tout un chacun en est une ; c’est-à-dire qu’en tant que ton identité névrotico-psychologique s’interpose entre Qui tu es vraiment et moi-même je ne te vois que très rarement comme il m’arrive de te deviner.

Qui suis-je donc ?

Cette même obstruction, avec sa couleur propre et qui répond aux mêmes critères. Tu ne me vois que très rarement comme tu me devines peut-être.

Que je sois « attaché » à toi est une évidence. Mais nos parts obstructives s’entrechoquent fréquemment et compromettent notre liaison depuis toujours. C’est un peu comme si chacun frappait à la porte de l’autre dans l’espoir qu’il lui ouvre et le laisse entrer chez lui, c’est-à-dire derrière son IN-P (permets-moi cet acronyme). Pour l’heure, chacun est à la porte de l’autre, et même s’il m’est souvent arrivé de « prendre » la tienne, il semblerait qu’à la manière du lézard qui voit sa queue repousser, les portes renaissent également ; elles sont « phéniciennes » ; alors j’y tape.

En tant que prof de français, le mot « liaison » devrait t’intéresser comme il m’intéresse. En sanscrit, il se dit : « Sandhi » et se définit comme suit : Modification phonétique qui se produit à la frontière entre deux mots dans un énoncé… 

Cette altération des mots suppose une consonne terminale et une voyelle commençante. Il ne s’agit pas de chercher à savoir qui de nous deux est la consonne ou la voyelle, chacun des deux mots contigus porte la transformation, autrement appelée métaplasme.

C’est ainsi que le tronçon de phrase : « Les amants » se décompose en « Lez » et « zamants ».

Dans une paire humaine, quelle qu’elle soit, chacun se voit modifié par l’autre, à moins que chacun ne tienne furieusement à son IN-P, à certaines convictions ou quelque avis arrêté qui peut en faire office.

Tout ce qui est figé figure la mort, et, comme tu le sais, je n’aime pas la mort. Non pas celle qui est censé mettre fin à notre voyage terrestre, mais celle qui nous coagule dans les habitudes et les paroles vides, alors même que nous avons les yeux ouverts… encore.

Nous ne serons « en liaison » que le jour où, ayant vaincu cette pseudo-identité (IN-P), nous laisserons souffler le vent qui vient de l’Origine. C’est à la périphérie que nous nous heurtons, au pourtour que nous étincelons d’un éclat électrique qui se doit tout entier à notre orgueil, tandis qu’Au-dedans patiente l’Au-delà du Principe d’aimer.

Comme tu le sais, comme tu le dis, « être attaché », n’est pas désirable ; mieux vaut consentir à la liaison qui nous altère à peine, suffisamment pour qu’une union se fasse pourtant.

Je suis donc attaché aux deux. L’une est névrotique en même temps que figée, tandis que l’autre, pressentant qu’un soleil qui ne brûle pas éclaire en amont, fait chaque jour quelques pas dans sa direction. L’une est belle et l’autre encore plus. J’y suis donc noué dans l’espoir d’être un jour « en liaison » avec « la bleue », la femme bleue, la nomade et qu’une altération saine me protège contre le danger d’une gangrène existentielle et spirituelle. Permets-moi de poursuivre en répondant par là même à ta dernière question.

Toujours par écrit, elle lui redemande :

Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette relation ? Moi ou la relation ?

Il lui re-répond :

Certainement pas toi puisqu’à mon sens ce Toi n’existe que névrotiquement, tout comme le Moi tel que je le définis plus haut, mais la relation dans la mesure où elle met en jeu (en péril) notre dimension spirituelle d’une façon caricaturalement éprouvante.

La femme bleue que tu es en secret a des airs de « relation ». Tu dois entendre par là qu’elle n’existe pas vraiment en elle-même, mais qu’elle existe en direction de ce qu’elle sent ; celle ou celui qui tend à s’arracher à CE QU’il est, à savoir du passé, celle ou celui qui s’identifie à ce qui s’est chosifié en lui, devient un QUI.

Sans doute devons-nous le sens de notre existence à cette tension vers un ailleurs-déjà-présent. Au fond, nous ne pouvons voir que ce que l’on porte, à tout le moins de façon germinale.

La relation m’intéresse donc bien plus que toi si tu te réduis à ta part révolue, à ta peau morte. Je préfère l’épiderme revigorant du « Présant », c’est là que chuchote l’Esprit, et comme tu le sais, il prend le plus souvent chez moi la forme d’une pensée.

Depuis, ils se sont quittés. Elle est restée là-bas, il est rentré chez lui. Les chiens de faïence avaient la rage, ils se sont noyés dans la Méditerranée et c’est tant mieux.

© Thierry Aymès

RETOURNER LE TRIANGLE

« Le chemin le plus court de soi à soi passe par autrui« . (Paul Ricoeur).

Très belle formule de ce grand philosophe français que l’existentialisme chrétien intéressait grandement.

À cette phrase sublime, nombre d’entre nous pourraient souscrire, mais il y a un « mais ».

Savoir n’est pas pouvoir; savoir n’est en somme qu’intuitionner et dans un même temps être saisi par le très célèbre passage de la lettre aux Romains où saint Paul écrit : « Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas ».

C’est alors que retourner le triangle qui pointait vers le ciel s’avère nécessaire… C’est le passage de la théorie à la pratique.

© Thierry Aymès

DIONYSOS EST UNE FEMME

À entendre la fête s’affoler au loin, à entendre le grand tambour de la pénia marteler une joie convenue par delà le bruissement des feuilles où je m’évertue à t’attendre, je me dis qu’il existe une mer où les hommes aiment à se baigner, un appel non pas du large, mais de l’étroit où la peur de la solitude les conduit inexorablement comme en un point de chute sans bobos, comme en un ventre tiède interdisant les visages et les voix singulières.

Je me dis que Dionysos est une femme, la nuit qu’elle creuse à chacun de ses pas; je me dis qu’elle empêche de naître quand elle prétend le contraire; je me dis qu’il fait bon s’y lover, qu’elle met l’amour dans la bouche des timides, de ceux qui n’osent pas aimer, que rien n’est pur et que tout l’est pour qui sait voir avec les yeux d’un dimanche.

Je me dis : « va, rejoins-les ! » Avant de la rejoindre… C’est aujourd’hui la Vie.

© Thierry Aymès

LES VACANCES

20 juin 1936. Cette date vous parle-t-elle ? C’est à partir d’elle que les vacances ont vraisemblablement pris une tournure différente… pour les salariés bien sûr.

Les vacances, du latin vacare, être libre, avoir du temps libre, être inoccupé… C’est à cette étymologie que je m’intéresserai.

Que doit-on entendre par temps libre ? Assurément, un temps où l’on se voit autorisé et sans risque, à sortir d’une contrainte, celle du travail alimentaire, et à suivre notre désir dès lors seul maître de nos journées. Le temps des sacro-saintes vacances est donc très loin d’être… vacant, c’est-à-dire « vide » et la vacuité des vacances n’a évidemment rien à voir avec celle du Tao de Lao Tseu, voici 2500 ans.

Non, elle est l’autre nom du déploiement du désir de chacun en dehors du temps de travail, ce fameux travail dont on sait qu’il signifie originellement « instrument de torture » et dont bon nombre d’entre nous continuent à penser qu’il doit être âpre, épuisant, sous peine de n’être plus que la forme rémunérée d’une passion épanouissante.

La vacuité des vacances est donc pleine, mais pleine de quoi ? Signe-t-on à ce point cette brève période d’oisiveté ? En d’autres termes, sommes-nous les véritables auteurs de ce temps ? En sommes-nous les artistes authentiques ?

Permettez-moi de penser qu’en règle générale, il semblerait que, pour peu que nous en ayons les moyens, nous souscrivions plus exactement à un programme formaté et formatant, et que dans cette mesure, nous soyons là encore sous la coupe d’un dictat insidieux, d’une organisation économique maligne, reprenant à son compte le seul temps où nous pourrions nous affirmer en tant que créateurs.

Au même titre qu’il existe un prêt-à-porter, il existerait dont un prêt-à-vaquer, un stéréotype vacanciers suffisamment vaste pour nous faire accroire que notre choix n’est pas orienté, conditionné.
Bien sûr, certains d’entre vous penseront qu’ils n’appartiennent pas à cette catégorie, mais est-ce si certain ?

Les marchands de vacances existent bel et bien qui nous proposent tel voyage, telle activité distrayante, tel encanaillement. Mais ne peut-on pas voir en eux les fossoyeurs autorisés de notre imaginaire, les prothèses attestées de notre plus intime liberté, celle de sortir des sentiers battus, des autoroutes engorgées du délassement ?

Mieux vaut peut-être et parfois prendre un livre, à défaut d’écrire quelques pages, avec ou sans talent, mieux vaut tenter l’aventure picturale avec ou sans brio que de céder aux miroirs dont nous serions les très obéissantes et inconscientes alouettes.

Manger, boire, faire du sport, aller à des concerts, faire du tourne-retourne pour cacher la fadeur de nos épidermes occidentaux à grand coups d’écrans totaux, ne fera jamais de nous ce que nous sommes depuis longtemps déjà à savoir des homines consommatus (à l’insu de leur plein gré).

© Thierry Aymès

CEUX DU MONDE…

Ils ne parlent pas, jamais. Ils racontent, relatent, « anecdotent ». Ils sont brefs. Quand ils pensent, c’est à l’emporte-pièce, pour retourner illico dans la vie des autres ; à la surface des choses où ils font la planche. Ils passent leur temps comme ça. C’est à peine s’ils respirent, tellement ils se taisent avec des mots toujours plus courts. Ils jouissent de n’être qu’à peine et vont sur la pointe des pieds… des fois qu’ils se réveilleraient. Ils ne se savent pas « au » monde, ils sont « de » lui. Les séculiers, les vrais, ceux dont les dictionnaires nous disent qu’ils sont du siècle, de la laïcité sont aussi ceux du verbiage à peine plus haut que du bruit.  

Blabla, le président par ci, la dernière voiture par là. Blabla, le bébé du voisin ne ressemble pas à son père. Blabla, il fait chaud, il fait froid, les gens sont devenus fous. Blabla, les prix augmentent. Blabla, faut pas se prendre la tête. Blabla « je t’aime »…

Leur vie ressemble à ces repas de bavardages où l’on court après l’amour en braillant; après avoir cru que l’essentiel était là, entre deux bouteilles de rouge et quatre côtes de porc. Ils ne sont jamais longtemps seuls, et ne tiennent pas à l’être. La solitude, c’est fait pour dormir. C’est fait pour mourir. La solitude, c’est bon pour les fins de journées ou les fins de vies ; quelques secondes avant de se reposer quelques heures ou quelques mois avant l’éternité.

Mais en définitive, ceux du monde sont peut-être heureux. À les écouter en tout cas, c’est possible. Ils vivent comme si c’était depuis toujours. Ils ont leurs marques et ne s’étonnent plus de rien. De tout ce qui est, ils diront peu.

Les yeux collés à la paroi du monde, ils ne se voient pas voir… ils voient… c’est tout. C’est sans doute suffisant.

Ceux du monde sont peut-être heureux… Moi avec eux.

© Thierry Aymès

SE (Re) METTRE EN QUESTION

Souvent, il m’arrive de m’interroger au sujet d’une expression courante, comme d’autres s’émerveillent les nuits d’illunation* ? Celle-ci est très intéressante.

Elle sous-entend comme un dédoublement faisant apparaître l’analyste en même temps que l’analysé. Étrange phénomène qui ne fait que marquer un peu plus la spécificité de la conscience dont le propre est de faire de l’humain un être qui n’est jamais exactement ce qu’il est, qui ne coïncide pas avec lui-même.

Nous serions donc à même de nous « mettre en question », c’est-à-dire de ne pas nous contenter d’être ce que nous sommes, bien que déjà scindés. La « mise » ou la « re-mise » en question prendrait acte de cette division pour en faire un outil de perfectionnement, d’ajustement. La personne invitée à se (re)mettre en question doit se tourner vers elle-même pour procéder à quelques réglages en direction d’autrui dans le but d’assainir sa relation avec lui.

Mais dans ce cas, qui questionne qui ?

Quel est ce sujet qui met en question ce quelqu’un qui, de fait, est objet ? Et qui, dans ce cas, valide le jugement du premier ?

À moins de faire appel à une entité tierce, nous sommes là face à ce que les philosophes appellent une question aporétique, autrement dit, une question « cul-de-sac ».

D’où sans doute la nécessité d’un vis-à-vis, d’une personne avec qui travailler sur soi ; cette personne pouvant être un thérapeute.

La dualité débouche sur une impasse, tandis qu’une parole tierce la sauve de cette voix sans issue.

© Thierry Aymès

* Néologisme construit sur la base de celui qu’Arthur Rimbaud forgea en 1871 en proposant le verbe « illuner » dans « Les poètes de sept ans » pour signifier le fait d’être éclairé par la lune.

SAINT-PAUL A RAISON

« Qu’as-tu donc qui ne t’ait été donné ? » (1 Co 4.7)

Longtemps avant que je n’apprenne que Saint Paul l’a proclamé vers 55 av J.- C dans sa première épître aux Corinthiens, j’affirmais cela au grand dam des « méritocratistes » qui ne manquaient jamais de faire entendre le lien direct qu’ils établissaient entre réussite sociale, travail et volonté.

Mais en y réfléchissant avec honnêteté, qu’ai-je donc en effet qui ne m’ait été donné ? Rien. Ni ce corps, ni ces dispositions, ni cette volonté… Rien.

Dès lors, m’enorgueillir de ce dont je ne suis pas l’auteur radical (à la racine), n’est rien d’autre qu’un délire appartenant possiblement au registre des troubles mentaux.

Cet homme dont la réussite sociale est éclatante n’a-t-il donc aucun mérite ?

Demandons-nous d’emblée s’il est fondamentalement pour quelque chose dans cette réussite ? S’est-il levé un matin en se disant par exemple, aujourd’hui, je vais être intelligent, beau, talentueux ou volontaire ? Bien sûr que non ! Ces choses-là ne peuvent être voulues.

Vous conviendrez sans doute aisément des 3 premières « qualités » et plus difficilement de la dernière qui, au passage est à la racine de beaucoup d’autres comme la détermination, le courage, la ténacité, la résistance, l’énergie, la force mentale etc.

Or, quitte à nous brouiller avec les adeptes du « Quand on veut, on peut », est-on à même de décider d’être volontaire ? Autrement dit, peut-on vouloir vouloir ? Pour vouloir vouloir, il faut déjà vouloir, et de ce premier vouloir, nous ne sommes pas les décideurs. Dire « je veux » au sens philosophique (et même métaphysique) est donc une forfanterie. Dire : « Quelque chose veut en moi dont je ne suis pas maître ». serait plus précis. Je ne suis pas à l’origine de mon vouloir.

Dès lors, peut-on affirmer qu’être fier de ce que l’on fait relève d’une courte vue et qu’il ne serait pas moins stupide d’être fier de la longueur de son intestin ou de la pluie qui tombe du ciel.

Tout est don, y compris ce qui semble être le produit d’un long travail dans la mesure où ce long travail n’a été possible que grâce à ce qui nous a été donné en amont.

Celui qui ne réussit pas à se faire une place au soleil (si c’est ce qu’il veut) n’y parvient pas dans la mesure où quelque chose ne lui a pas été donné pour ce faire.

Et la liberté dans tout ça ? Bonne question. Peut-être ne s’exprime-t-elle que dans l’acceptation ou le refus de ce qui nous a été donné ou non ?

À approfondir.

© Thierry Aymès

PS : Il paraît évident que certains, dès leurs naissances, sont moins chanceux que d’autres; les héritages génétiques et sociaux sont à la défaveur de beaucoup. Reste alors au politique de régler au mieux ces écarts.