L’EX-CRUCIFIÉ

Si Dieu est Amour, il ne peut pas nous regarder d’en haut. De même, si l’on aime quelqu’un, on ne le regarde pas depuis un étage, mais au cas échéant, on est là pour le remettre sur pied.

Il n’y a pas que les tyrans qui divisent pour mieux régner. Certaines personnes, après une rupture (choisie), font en sorte qu’aucun des membres de leur famille ou qu’aucun de leurs ami(e)s, n’entre en relation avec leur « ex » de manière à pouvoir tranquillement imposer leur seul son de cloche et régner en pure victime. Pour peu que les stratèges soient entouré(e)s de personnes partiales au nom du sang ou de l’amitié, la technique est implacable et l’ex » est crucifié(e).

© Thierry Aymès

TOUTE PROCHE ÉTERNITÉ

Ce matin, je ne crois plus en la linéarité du temps qui, telle une flèche, s’élancerait d’un point pour se planter en plein coeur d’une cible ; d’un temps qui aurait un sens, une direction et ne serait autre que le déploiement de l’Histoire avec un grand « H » dont le propre serait d’actualiser une essence humaine, une fois pour toutes. S’il existe une éternité, elle ne viendra pas après un parcours du combattant que nous aurons brillamment accompli à l’instar d’un bon élève, non. L’éternité est toute proche, en deçà du mental, de ses innombrables élucubrations ; l’éternité n’est autre que le présent pur, libéré du passé et du futur, de la nostalgie et de l’inquiétude…

© Thierry Aymès

MON SERMENT

Je jure par chaque personne qui me fera confiance, la prenant à témoin, que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l’engagement suivants :

  • Je mettrai sa santé psychique au-dessus de mes intérêts personnels.
  • Je la considèrerai dans ce qu’elle a d’unique et ne la réduirai pas à une catégorie.
  • Je l’orienterai vers un spécialiste si elle me paraît ne pas relever de mes compétences.
  • Je m’attacherai à la rendre indépendante le plus vite possible tout en ne sautant pas par-dessus le temps qu’il faut pour la rencontrer.
  • Quelle qu’elle soit, je serai à son écoute sans jugement.
  • Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l’exercice de ma profession, je tairai ce qui n’a jamais besoin d’être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.
  • Je n’imposerai ni tarif, ni durée, ni fréquence à ses séances.

Si je remplis ce serment sans l’enfreindre, qu’il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession.

Thierry Aymès

L’INDIVIDUALISME EN QUESTION

Quand l’individualisme a consommé son divorce d’avec la citoyenneté, quand la social-démocratie dont la vocation est de maintenir l’orientation sociale de l’individu s’est mutée en une démocratie dite « libérale » dont la spécificité consiste à faire de chacun d’entre nous son propre alpha et oméga, le résultat est celui que nous avons connu à la dernière présidentielle et, plus récemment encore aux législatives. Le libéralisme ayant pris le pas sur la forme même de notre gouvernement, la notion de peuple entendue comme communauté politique souveraine susceptible de prendre en main son destin se voit de fait délitée.

S’il est tout puissant, s’il occulte le citoyen, s’il devient un horizon indépassable, alors l’indivualisme signe la défaite de l’homo politicus au bénéfice de l’homo economicus.

À qui la faute ? À n’en pas douter au chamboulement de mai 68, aux années qui l’ont rendu possible et à celles qui l’ont suivi. À notre fragilé face aux nouvelles venant de l’Ouest et que l’on croit trop souvent bonnes.

Conséquence : Aujourd’hui, l’individualisme est devenu l’ennemi de la démocratie.

Convenons cependant que le système démocratique est intrinsèquement problématique en ce qu’il est fondamentalement édifié sur la base de l’individualisme, en même temps qu’il est entièrement tourné vers lui et que la souveraineté populaire peut à terme s’exprimer contre la liberté de l’individu.

C’est en ce sens qu’il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes plus précisément dans un projet démocratique avec tout ce que cela sous-entend de difficultés, de dynamisme, de tension, de circularité.

Le régime démocratique doit s’armer d’un outil fort dans le but de maintenir sous son contrôle le processus dialectique qui le sous-tend sous peine de causer sa propre disparition.

© Thierry Aymès

« R » COMME REPRÉSENTATION

Jusqu’à ce qu’une nouvelle science ne se lève définitivement  dans la deuxième moitié du XXième sous le nom d’éthologie, à en croire les philosophes, la spécificité humaine résidait grosso modo dans la capacité qu’il a à se représenter les choses et à doubler conséquemment la réalité d’une sphère symbolique. C’est ainsi, pensè-je, que de nos jours la quasi-totalité des humains se refuse à se nourrir de ses congénères et certains, beaucoup moins nombreux, du corps de leurs frères animaux, voire de tout ce qui en dérive (végétalisme).

Car l’Homme se nourrit bel et bien d’idées au sens propre.

En blind test, nous parviendrions probablement à lui faire manger son père ou sa mère, mais ce serait à coup sûr impossible si nous l’en informions au préalable. Sans doute les anorexiques refusent-elles -(ils) d’avaler l’idée qu’elles (-ils) se font de la nourriture tout entière et les boulimiques au contraire souhaiteraient-elles (-ils) ingurgiter l’idée qu’ils s’en font indéfiniment.

De même, en amour, refusons-nous l’éventualité d’une relation à cause de telle ou telle image que nous avons de l’autre et de nous-mêmes et de la définition que nous formulons de l’amour.

Reste cependant la possibilité d’une évolution, d’un élargissement des images et des définitions au contact des autres en chair et en os et des lectures.  C’est tout le sens de l’éducation étymologiquement comprise comme « conduite hors de soi ». Mais cette évolution ne va pas sans dire et certains lui préfèreront le confort du connu.  

La « libération »  (plus que la liberté) est tout autant notre lot que notre finitude, mais d’aucuns, semble-t-il, choisissent l’endormissement à l’éveil.  L’un ne demande aucun effort, tandis que l’autre est un acte de la volonté (au risque d’être pléonastique). L’on peut tendre vers la liberté (procès de libération)  en conformant ses désirs à l’ordre du monde ou prendre acte de notre puissance créatrice et collaboratrice, à tout le moins, du Grand-Oeuvre et rejoindre le foyer incandescent du génésique

Choisissez votre camp camarades!! 

© Thierry Aymès

UNE SÉANCE « PHI »

Vendredi dernier (17 juin), un patient en plein questionnement au sujet de l’amour vint me voir avec une lettre qu’il souhaitait me faire lire.  Bien qu’anonymement, je me permets de la soumettre à votre jugement… à peine remaniée et… Avec son autorisation. Il vous sera de toute façon impossible de l’identifier :

« Je suppose que tu ne me fais plus aucun signe de peur d’entretenir ma peine.  Au sens strict, tu ne me manques pourtant pas. Ce qui me manque, c’est ce que j’ai cru avoir vécu dans tes bras et qui n’était en définitive qu’une hallucination. J’ai vite compris que je rêvais et que tu n’étais pas celle que j’espérais. Tout s’est bien passé tant que notre relation ne t’a pas conduite à remettre en question l’image que tu t’étais forgée de moi. Tu me voyais comme un mec « bonnard », sans « prises de tête » (maitresse expression d’aujourd’hui que tu as, semble-t-il, reprise à ton compte). Tu t’étais imaginé que nous pouvions nous voir pour faire l’amour sans que cela ait la moindre répercussion sentimentale dans mon cœur, présupposant que tu étais, toi, et d’emblée, hors de portée de ce danger-là. Sans doute nous verrions-nous encore si cela avait été le cas. Mais mon désir de toi t’a fait peur et voici qu’aujourd’hui, je te croise par hasard, comme j’ai croisé voici 3 jours une personne que j’ai rencontrée avant toi, au mois de décembre dernier.  Je me souviens qu’elle n’en pouvait plus d’attendre, tant son désir de moi, de ce qu’elle croyait être moi,  était fort.  Dix jours après, elle était revenue de son délire et l’autre soir, nous en étions revenus à la relation d’avant nos étreintes…le désir en moins… » 

Au cours de notre entretien, voici quelques-unes des questions que je lui ai posées : « Avec qui couche-t-on quand on ne connaît pas suffisamment la personne avec qui l’on couche ? Ce genre de rencontres ne serait-il pas à tout le plus, une forme de masturbation sophistiquée en même temps qu’une forme d’impuissance à sortir de soi et partir à la rencontre de l’autre, de cette partie de l’autre irréductible à la représentation que l’on en a ? »

Il m’interrompit et me dit : « Sans doute est-ce cela qu’il y a à aimer… une transcendance qui se donne paradoxalement dans les traits d’une personne que l’on ne prend le plus souvent pas le temps de rencontrer au nom d’un désir libéré et impérieux, en même temps qu’au nom d’une « majorité » qui vient sanctifier le libre consentement de chacun. Résultat : on s’abandonne à soi. »

Je poursuivais : « Aimer, ce n’est sans doute pas aimer les points que l’on a en commun avec l’élu(e) de notre cœur ; aimer, c’est peut-être prendre le risque d’attendre que l’autre se révèle dans son autreté irréductible et nous montre le chemin hors de nous-mêmes. »

Il reprit : « En ce sens le désir physique n’a-t-il probablement rien à voir avec l’amour et procède, tout comme l’état amoureux, d’une projection narcissique qui nous condamne par avance à louper l’autreté de l’autre en tant que cible possiblement salutaire. »

Il me rappela alors qu’à l’occasion d’une séance précédente, nous avions évoqué le mot grec signifiant: « rater sa cible »…hamartia, et qui a été traduit en français par le mot…péché.

Je me dois préciser que mon patient est agnostique.

Ce fut une bonne séance de travail qui demande néanmoins a être déblayée et approfondie.

© Thierry Aymès

QUI SE RESSEMBLE…

L’expression fait souvent long feu… Avant l’explosion. On aime qui nous ressemble jusqu’au jour où l’on est contraint d’admettre que ladite similitude n’était que de surface. Barbie quitte Kent, Paradis Depp, Enthoven Lévi ou Bruni et nous, pauvres de nous ! Bidochon anonymes, très au large de la croisette aux alouettes, allons du même pas vers celle ou celui qui nous est assorti(e).

Alors, comment ne pas en conclure que nous n’aimons que nous en cet autre-miroir ? Comment le nier quand il devient « persona non grata » à la moindre dissonance ? Sans doute est-ce Jean Schultheis qui a raison lorsqu’il chante : « Je me fous, fous de vous, vous m’aimez, mais pas moi, moi je vous voulais, mais confidence pour confidence, c’est moi que j’aime à travers vous ». L’échec est cuisant !

Mais c’est dur ! Elle est belle, il est beau, elle est intelligente, il l’est également, ils s’entendent sur tout, ont les mêmes passions, les mêmes qualités… Comment pourraient-ils se quitter après s’être tant désirés ?

Bien avant la star des années 80, Blaise Pascal écrivait : « On n’aime jamais personne, seulement des qualités ». Nous pouvons à tout le moins considérer son point de vue en prenant cependant gare à ne pas faire de contresens. Les qualités sont ici à entendre dans une acception clairement neutre. Autrement dit, une qualité est ce qui me détermine, précise mon identité. Bien sûr, vous êtes tenté(e) de répondre que l’on aime quelqu’un pour ce qu’il a d’enviable, d’objectivement admirable et de fait, selon vous, les qualités sont avant tout positives, mais peut-être devriez-vous prendre du recul avant de vous détromper.

Aimer des qualités, n’est pas aimer quelqu’un, mais plutôt « quelque chose » que l’on peut aussi bien trouver chez une autre personne. D’où nous pourrions presque conclure qu’aimer reviendrait surtout à être touché(e) par les défauts de cet autre. Et les défaut étant encore des « qualités » (négatives). Comme toujours, l’affaire n’est pas simple.

Disons qu’une personne est une totalité « insaucissonnable » et qu’à n’aimer que la part qui est à notre image (avantageuse ou pas), nous nous rapprochons dangeureusement du destin funeste de Narcisse, mort d’être tombé amoureux de son reflet dans l’eau et s’évertuant à saisir ses traits jusque dans les eaux du Styx; fleuve que l’on sait infernal.

En amour, lorsqu’il est vrai, tout est à prendre donc, le bon comme le mauvais, la vie tout entière de cet autre qu’à coups sûrs le temps et les épreuves n’épargneront pas.

La théorie est juste et belle; la pratique éprouvante…

© Thierry Aymès

DÉSIR SEXUEL N’EST PAS AMOUR

Le désir sexuel ne serait-il, in fine, et pour la plupart d’entre nous, que le signe d’une incapacité à nous extraire d’un fantasme, narcissique par nature, et à rejoindre la réalité de l’autre ? L’amour, tristement qualifié d’objectal par la psychanalyse, existe-t-il vraiment ? Suffit-il que la libido se dirige vers lesdits objets plutôt que vers le Moi pour que l’affaire soit réglée ? N’existe-t-il pas une façon indécrottablement moïque d’investir tout ce qui n’est pas soi ?

Il n’est que de se regarder désirer pour se rendre compte que le désir sexuel manque toujours sa cible présomptueusement nommée Lui, à moins que ce ne soit Elle, et que l’amour véritable, à savoir celui dont le flux présuppose l’informabilité de tout objet-humain, ne veut et ne peut rien moins qu’un orgasme génital.

Si nous entendons par « cible » l’être humain, la personne qu’un corps phénoménalise, et par « amour » ce qui nous fait traverser cette apparition jusqu’à deviner sa mystérieuse intimité, le rapport-à-soi qui s’y cache, alors, ce sont bien les corps qui s’étreignent très au large des âmes dont le propre est d’être « horizonales » et dont ils ne sont que la très lointaine évocation.

À moins qu’à savoir tout cela nous ne fassions mine d’en être les dupes et ne nous efforcions de voir en chaque recoin charnel le signe vaguement glorieux d’une âme à jamais languissante, à moins que nous n’oubliions volontairement l’irreproductibilité d’une Incarnation toute chrétienne, désirer suppose un désastre, un morcellement, une partialisation dudit « objet humain », quand aimer subodore que son tout incommensurable, en même temps qu’insaisissable, est à chérir jusque dans l’impuissance même qu’il nous inflige, la faillite définitive qu’il signe au cœur même de notre désir, que cette totalité insue d’elle-même comme de nous, ne peut être qu’un orient sans sex-appeal, un tuteur indiquant la « voix » à suivre, aveuglément.

Non, le désir sexuel n’est pas l’amour, à moins qu’il n’en soit que l’enfance, assassine de fait, le repentir toujours recommencé d’un dessein à jamais différé, l’imprécision enivrante d’un enfermement.

Désirer sexuellement procède d’une illusion, celle qui nous porte à croire spontanément que tel autre apparaît tout entier dans son corps, tandis qu’aimer n’est autre que l’assomption de l’éloignement définitif où il se trouve et qui nous condamne heureusement à ne jamais le saisir.

Thierry Aymès © « La médéanimie ».

L’ÉCHELLE ET L’HUMEUR

Ce devait être en 2014. Mon portable sonne. Je décroche. Une amie tient à me parler de son frère diagnostiqué « bipolaire » depuis peu. Très vite, il me pose une question. Penses-tu qu’un psy pourra lui permettre d’acquérir une vigilance quant à la phase de montée dite « maniaque ». Je lui dis que c’est probable, mais j’ajoute qu’habituellement, les tymhorégulateurs, sels de litium, antipileptiques ou autres antipsychotiques prescrits dans ces cas-là, réduisent largement la probabilité des rechutes lorsqu’ils sont précisément dosés. C’est ce que l’on m’a dit en tout cas. Je ne suis pas médecin. Quant à la notion de vigilance, je lui avoue qu’en l’occurrence, elle me semble problématique.

Pour lui expliquer la complexité de sa question en apparence simple, je lui propose une devinette que voici : « Depuis quelques semaines un magnifique bateau est amarré dans le Yacht club de Bordeaux. À son tribord, une échelle dont on ne voit que 6 barreaux plonge dans l’eau limpide. Sachant que lesdits barreaux sont distants l’un de l’autre de 40 cm et que l’échelle fait 4 mètres de longs, combien de barreaux seront-ils visibles quand le niveau de la mer aurra baissé d’un mètre ? »

Il est interloqué. Sans doute a-t-il le sentiment d’être retourné à l’école. Me doutant qu’il ne fera pas l’effort nécessaire à la résolution de cette énigme, je lui donne la réponse sans attendre.

« Nous verrons le même nombre de barreaux, bien sûr ! Tout le bateau baisse en même temps que l’eau, et donc l’échelle ne sera pas plus découverte… À moins que la coque ne touche le fond (ce qui n’est pas le cas) « .

Il en va de même avec l’humeur quand celle-ci se mêle de notre vie. Levez-vous du mauvais pied et vous n’en aurez pas moins le sentiment de voir la réalité telle qu’elle est et vos toutes réactions vous paraîtront légitimes, objectivement fondées. Levez-vous du bon et tout vous sera miraculeusement une raison de vous réjouir.

L’humeur colore tout; à savoir le monde et vous-même, sans que vous ayez à proprement parler le sentiment d’avoir été altéré(e), et ne permet que très rarement à celle ou celui qui en est l’objet de prendre le recul qui serait nécessaire à son identification. Ajoutons à cela que nous connaissons toutes et tous des variations d’humeur, et que seule l’intensification de ses fluctuations, de la manie à la dépression sévère chez la personne bipolaire, nous en distingue.

De même qu’il nous arrive d’affirmer que nous ne sommes pas en colère en hurlant, une personne maniaco-dépressive (bipolaire) aura beaucoup de mal à repérer seule la dangerosité de ses ondulations « humorales » et devra peut-être s’en remettre à une tierce personne à qui elle décidera au préalable de faire confiance.

© Thierry Aymès

RENAISSANCE (extrait de « Merci pour les miettes »).

La psychanalyse n’a pas pour objectif de ‘normaliser’, du moins c’est ce que je pense, mais plutôt de porter plus haut dans l’ordre du symbole ce qui selon elle n’a pas été résolu dans l’enfance et peut vous avoir été préjudiciable tant au niveau sentimental, social que professionnel. Bien mal m’aura pris de me juger névrotique pour avoir si longtemps tenu aux baisers à la russe que j’aimais à donner en cachette à la jeune femme qui, la première, m’avait aimé en retour et qui, très vite, avait estimé que j’étais trop… Poète. Elle fut à l’origine d’une nuit que même un aveugle né n’aurait su déchiffrer.

Je renoue aujourd’hui avec celui que j’étais. Au lieu de le conspuer au nom de tel ou tel discours, j’ai décidé de l’aimer et de l’imposer à qui n’en voudra pas du haut d’une certitude qui ne sera que consensuelle. Je l’écris, je lui écris en vous écrivant. Je compose, je chante pour lui au moment même où je me plais à rejouer au piano la modeste pièce que je vous adresserai bientôt. C’est en ce sens, que j’entends la phrase qui donna la tonalité de ce mardi 19 décembre ; jour où je décide de vous faire parvenir le texte que j’ai écrit hier en espérant ne pas vous importuner.

J’ajoute à cela, que j’adore le « Vous » qui me relie à l’actrice que vous êtes. Il prend acte de l’espace et du temps qui nous tient à jamais à distance ; non pas vous et moi, mais tout-le-monde et moi, tout-le-monde et vous. L’usage du « Tu » n’est bon qu’à satisfaire la pulsion la plus avide, celle qui « tient en joue », quand le « Vous » assume dignement la solitude existentielle de chacun et se contente de l’articuler à celle de l’autre. Ce n’est qu’à condition de se savoir à jamais à distance qu’une alliance est possible. L’intuition d’un jardin secret à jamais inviolable conditionne la relation telle que le « Vous » la soutient.  Pareil à la musique qui se déploie dans le temps et le glorifie, pareille à ce qu’elle donne à entendre tout en mettant notre impatience à l’épreuve, le « Vous » assume notre humaine condition.

Je n’ai pas envie de vous « tenir en joue » juste avant de vous exécuter par l’entremise insignifiante d’un « Tu ». À ma joue contre laquelle j’appuierais ce fusil si particulier, je préfère la vôtre, à jamais hors d’atteinte et pourtant si proche. Et puisque vous habitez à quelques pas du Vatican, je vous invite à revoir le plafond de la Chapelle Sixtine et plus précisément la partie centrale de la voûte où l’on peut admirer le doigt de Dieu qui rejoint celui d’Adam sans le toucher et ainsi, donne vie à l’Homme. Le Cinquecento, autrement dit, la Renaissance italienne rejoint la mienne.

© Thierry Aymès